L'idiot…

Du 04 04 2008 § 16 Commentaires § Mots-clefs : , , ,
Maison bretonne

Le 12 Décembre 1502 au hameau de Kersignac.

« Oh, mon dieu ! Mon dieu! Titouan ! Qu’est-ce que tu as fait ? »

Les parents de la petite Nolwen venaient de rentrer et découvraient la mort de leur fillette de deux ans, broyée, désarticulée…
Titouan, âgé de six ans, à qui on avait laissé la garde de la petite gisait là, sans connaissance.
La tristesse et le deuil envahissaient le hameau.
La tempête qui rugissait depuis deux jours se déchaînait sur le village.
De lourds nuages semblaient vouloir emporter la lande.
Les cris du vent se confondaient parfois avec la douleur des hommes.

Au matin, on entendait toujours pleurer dans la longère.
Les gens d’armes du seigneur et le rebouteux du bourg étaient là, remplaçant la fureur des éléments.
Il y avait « mort d’homme »…
Quelques mots dérisoires pour nommer la perte d’un enfant.

L’enquête se concluait par un non-lieu, on évoquait la sorcellerie.
Le rebouteux concluait qu’il était impossible pour un enfant de six ans d’infliger de telles blessures.
Interroger Titouan aurait été vain, ce garçon attardé ne pouvant répondre aux questions des adultes.
Le juge lui, avait dédaigné se déplacer.
Le seigneur des lieux faisait un don en numéraire afin d’aider les parents pour l’enterrement de la petite.

Et le temps passait.
Titouan était devenu ombrageux, si soucieux, lui qui souriait tout le temps auparavant.
Tous savaient qu’il avait été très touché par cette disparition. Il adorait Nolwen.
Mais comment savoir ce qui se passait dans la tête d’un idiot du village ?
Plus jamais, on ne lui confierait un enfant.

Et le temps passait.
Titouan avait huit ans maintenant.
Le hameau déplorait la perte d’un petit Owen, un petite boule d’enfant qui avait disparu dans le chaos des titans, en bas dans la vallée, un jour de tempête.
La tristesse et la résignation…
Les gens, menés par le fils cadet du meunier du bourg, chassèrent la veuve Leguellec du moulin de la vallée, pour cause de sorcellerie. Ce qui arrangeait bien le cadet, son frère aîné ayant repris le moulin du père. Le seigneur, pragmatique, lui autorisait l’exploitation de celui du chaos. Les impôts devaient rentrer…

Titouan réagissait étrangement à cette disparition. Il se rapprochait de plus en plus de la dernière née, la petite Armelle, ignorant les parents qui le chassaient, ignorant les injures et les pierres.

Et le temps passait.
Titouan avait dix ans maintenant.
Il était « l’idiot » , la risée des enfants et l’affliction des grands.
Il était aussi autre chose…
Ceux qui prenaient le temps de l’observer voyaient briller en lui une flamme.
Une flamme comme celles des contes du temps jadis, ceux des héros d’avant la croix.
Mais qui s’arrêtait pour observer l’idiot ?
Armelle, par exemple, qui du haut de ses deux ans regardait Titouan comme s’il était un ange.
Une petite vieille du Bourg semblait s’intéresser à lui, lorsqu’il accompagnait ses parents au marché; la faiblesse d’esprit de Titouan étant compensé par une force herculéenne.
La petite vieille que les gens appelaient la folle…
L’idiot et la folle, un couple en or, se moquait on dans les auberges.
La folle que les gens craignaient parce qu’elle semblait appartenir aux temps jadis, d’avant la croix.
Les yeux hagards, elle avait attrapé le père de Titouan par la manche.
« Il va revenir ! C’est pour cette année ! Il a faim. »
Les parents s’étaient débarrassés de la folle en se signant maintes fois.
Titouan, lui était resté songeur…
« Il va revenir. Il va revenir. Il a faim. »

La petite famille était rentrée au hameau et Titouan s’était précipité vers la maison d’Armelle. Il l’avait vu jouant devant la porte et s’était retiré craignant les pierres.

La première tempête d’hiver rugissait depuis deux jours quand une grange prenait feu. Tous les adultes du hameau se ruaient pour éteindre l’incendie.
Titouan, lui, comme poussé par une force invisible courait chez Armelle.
Il entrait et peinait à refermer la porte sous les coups du vent.
Celui-ci mugissait dans la cheminée et Armelle était assise effrayée dans son lit.
Elle souriait en voyant l’idiot.
Titouan posait son doigt sur sa bouche en signe de silence.
Il écoutait, tout son être tendu.
Il entendait maintenant un son qu’il connaissait bien pour l’avoir entendu par deux fois déjà.
Un bruissement, un son étrange, comme un serpent sur le sable…
Armelle poussait un cri de frayeur.
Titouan lui soufflait : « Pas peur ! Titouan là ! »
Un halo vert irisait la pièce, il provenait du sol.
Le bruissement se transformait en vacarme et la maison vibrait.

« Pas peur ! Titouan plus petit maintenant ! » hurlait-il.

La tête monstrueuse d’un dragon de légende se matérialisait devant lui.
Une odeur nauséabonde et fétide s’échappait de ses narines. Il bavait, il avait faim !
Armelle voyait le corps de Titouan se parer de lumière pendant que son bras droit s’allongeait pour prendre la forme d’un glaive.
La lueur incandescente lui faisait une armure.
Le Dragon beuglait de fureur et de frayeur en présence de cette menace.
Il sortait son corps de terre et contournait Titouan pour s’approcher d’Armelle.
Celui-ci le frappait à la base du crâne.
Le dragon le saisissait par la jambe et le projetait violemment sur la table qui se brisait sous le choc.
Titouan se relevait et proférait des incantations qui semblaient plus douloureuses au dragon que les coups de son glaive.
Le dragon soufflait des flammes sur le héros. Celles-ci ne pouvaient l’atteindre et incendiaient un lit. Le dragon était fou furieux mais il ressentait peu à peu la peur l’envahir.
Titouan resplendissait. Il semblait grandir…
Le combat et la violence était terrible. La terre tremblait.
La tempête et la bataille étaient à l’unisson et quand elles atteignaient leur paroxysme, la grange s’effondrait et les gens, glacés et dépités s’en retournaient pour voir une lueur fantastique s’échapper du logis d’Armelle. Ils sentaient la terre trembler et entendaient les rugissements de la bête.
Ils se précipitaient vers les fourches ou les bâtons qu’ils pouvaient trouver sur leur passage.
Lorsqu’ils arrivaient sur les lieux, il régnait un calme surnaturel. La tempête et le bruit du combat avaient cessé.

Ils découvraient une scène de dévastation: la table brisée, les meubles renversés, un lit fumant. Titouan allongé sur le sol, une vilaine blessure au bras droit, Armelle qui l’embrassait tendrement. Dans sa main gauche, il serrait avec force ce qu’on aurait pu prendre pour un morceau de nacre.

Les habitants du hameau ne sauraient jamais, ne voulaient pas savoir, ce qui c’était passé cette nuit de folie. Ils changèrent seulement d’attitude avec Titouan, plus d’injures et plus de pierres. Titouan était choyé, voire craint maintenant.

Ils évitaient la folle du Bourg qui hurlait quand elle les voyait:
« Il a chassé le monstre au fond de la terre. Il reviendra, il aura faim. Il a chassé le monstre et il tient dans sa main la clef de nacre, l’écaille de la bête… Conservez-la ! Elle se rappellera sa douleur en la voyant et ne prendra plus vos enfants. »

Depuis ce jour, sur la place du hameau, on peut voir un étrange morceau de nacre fixé en évidence sur le calvaire.

Un avertissement ? Une menace ?

Le dragon de pierre

Creative Commons License
L’idiot par Thierry Benquey est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.

Images Thierry Benquey 2005 – licence :

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16 Commentaires

  1. lubesac dit :

    J’avais déjà lu « l’idiot » !Mais sur fond vert,il prend une nouvelle vie!
    J’ai été captivée par cette histoire encore plus qu’à ma première lecture.La façon dont tout s’enchaîne, l’atmosphère du récit…Il y a là un grand talent de conteur!

  2. fabienne dit :

    Bonsoir Thierry! j’aime bien ton texte qui démontre à quel point le sentiment humain peut faire volte-face!
    Amitiés
    Fabienne

  3. Gilles Arnaud dit :

    Une belle histoire des Temps Anciens.
    Une manière de dire les choses qui fait des conteurs, des porteurs de sagesse.

    Des Temps Anciens… c’est vite dit.

    Cette « fiction » me rappelle une de mes excursions dans les régions retirées du Maroc. Un vieux sage à la barbe blanche, comme une brèche dans le réel, avait un fils aîné, déjà presque aussi sage que lui. Ce dernier était toujours accompagné par un trisomique. Tous les gens avaient pour habitude de se moquer du « mongolien ».

    Puis, un jour, l’idiot mourut.

    Le vieux sage à la barbe blanche révéla que celui dont tout le monde se moquait était un membre du Diwan. Un mot persan qui désigne l’assemblée des Saints qui veillent aux destinés humaines. Sa réalité spirituelle avait été occulté sous la forme de cet idiot du village.

    Amitiés
    Gillou

    • tby dit :

      @Gilles Arnaud
      Gilles…
      C’est un superbe commentaire que tu me fais là. Une aventure extraordinnaire que tu as vécu et je te remercie de m’en faire part. Si tu veux, si tu crois que tu pourrai la mettre sur papier, je t’ouvre volontiers mes colonnes en guest-blogging.
      Merci
      Amitié
      Thierry

  4. Gilles Arnaud dit :

    @tby – Merci beaucoup pour cette invitation. Je l’accepte, mais je ne connais pas le moment où je pourrais y répondre. Mais c’est parti, les bicyclettes ont commencé à s’activer dans ma petite tête.

    Étant donné que mon blog repose sur le guest-blogging et la collaboration (j’ai trouvé un nouveau photographe), et que tu es sans nul doute mon lecteur le plus fidèle : tu es le bienvenu dans la GASphere, pour toute création littéraire ou autre.

    A bientôt
    Amitiés
    Gillou

  5. pandora dit :

    Un conte entre le médiéval et la fantasy, où l’idiot n’est pas celui qu’on croit ;-)
    Merci pout le joli moment de lecture

  6. tby dit :

    @pandora: Merci Pandora de ton passage pendant mon absence. La porte t’est ouverte.
    J’ai adoré écrire l’idiot que j’ai écrit pour deux petits gars hyperactif rencontrés en Bretagne.
    Amitié
    Thierry

  7. Yannick dit :

    bonjour thierry, un bien joli conte qui si je vais en Bretagne me fera regarder différemment les calvaires. on s’y croit et celui qui est différent n’est peut-être pas à ignorer. une bien jolie morale pour un beau conte.
    amitiés
    Yannick

    • tby dit :

      @ Yannick : Bonjour Yannick, c’est un texte que j’ai écris pour deux garcons hyperactifs (deux frères) rencontrés pendant une visite en Bretagne. Le plus féroce se nomme Titouan et tout le monde le mettait de coté comme si il était un idiot, il faut dire qu’il se comportait idiotement et gressivement. Le message est passé quand je lui ai lu le conte écrit pour lui en particulier, il a compris que si son état actuel faisait que les gens le catégorisaient, il y avait quelque chose derrière, un destin ou une qualité qui faisait qu’il n’était pas bon à jeter comme certains voulaient lui faire croire. Amitié. Thierry

  8. Lichtfus dit :

    Il y a beaucoup de mystère et d’étrange dans ce conte.
    Je suis ravi d’avoir découvert votre travail.
    Les images viennent rapidement à la lecture de vos textes.
    A bientôt.

    • tby dit :

      @ Lichtfus : Merci, la taille mini de ce conte me laisse douter de sa faculté à etre édité mais il est un bon repère en ce qui concerne ma capacité à l’écriture. Au plaisir. Thierry

  9. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    J’ai connu un « idiot » du village, alors que j’étais gamin.
    Il était très frêle, et pourtant, il soulevait de sa fourche, d’énormes ballots de paille, avec une facilité déconcertante.
    Je n’étais pas assez grand pour l’observer davantage.
    Cependant, je l’ai toujours vu travailler sans relâche, en ayant jamais commis le plus petit délit.
    J’ai appris sa mort, alors qu’il avait une soixantaine d’années.
    Sa vie fut laborieuse et solitaire.

    Après avoir lu ce conte merveilleusement écrit, je ne puis m’empêcher de penser à cette peur qu’engendre la différence.
    Le jugement des gens qui rentrent dans le moule de la « norme », demeure impitoyable avec les  » marginaux ».
    Ce texte démontre que le rejet que nous faisons subir à certains, demeure indigne et non fondé, de la part d’une personne qui se dit humaine.
    Merci de nous le rappeler.
    Amitié.
    dédé.
    .-= dédé´s last blog ..La cotelette du platrier =-.

    • tby dit :

      @ Dédé : Merci de ta lecture toujours profonde mon ami. Je me réjouis toujours de lire tes commentaires. Les idiots comme les vieux du village deviennent très rares et cela est bien dommage. Pour les rencontrer il nous faut maintenant aller en Afrique ou en Asie, ou pire encore dans des instituts spécialisés. L’humanité se trouve dans le simple et non dans le compliqué, dans le vrai et non dans le virtuel ou le spécialisé. Je t’embrasse Dédé par ce que j’en ai envie, parce que je sais que tu ne refuseras pas cette effusion et parce que je sais que nous vibrons souvent cote à cote, malgré la distance. Amitié. THierry

  10. Odile dit :

    J’ai beaucoup apprécié … ce conte légende breton …
    Comme d’habitude .. c’est très bien narré…
    Lors des veillées en Bretagne .. quand j’étais enfant … la « Marie » du village .. disait toujours .. que L’Idiot ou l’Idiote du village est un(e) Elu(e) …. Le Faiseur lui affirmait qu’Il ou Elle étaient notre bonne conscience….

    C’est vrai que la différence ..physique .. ou et mentale … fait peur! et qu’on la cloisonne … voire même on l’exile …. dans des pays frontaliers – comme actuellement en Belgique … pour certains Enfants Différents …

    De passer à l’index .. être montré du doigt … puis miracle .. la célébrité du moment … est monnaie courante .. qui se pratique .. et se pratiquera … encore malheureusement longtemps …
    Il faudrait pour qu’il y ait un changement …. s’attaquer aux mentalités …
    c’est comme vouloir atteindre le Kylimandjaro .. et avoir la phobie du vertige ….

    En tous lels cas .. merci our ce nouveau délicueux moment …
    Bonne fin de semaine
    sourire
    Odile

    • tby dit :

      @ Odile : À vrai dire, ce texte est un texte à l’envers en quelque sorte. Je l’ai écris en faisant la connaissance d’un jeune Titouan en Bretagne, enfant hyper actif et probablement surdoué. Mon propos était de lui montrer qu’il pouvait apporter quelque chose aux autres du fait meme de sa différence. Si j’ai choisi l’idiot Titouan pour ce faire, c’est que je voulais souligner au Titouan réel que meme le dernier des idiots pouvait tenir ce role, afin qu’il n’utilise jamais sa surdotation pour se sentir supérieur aux moins doués. Je ne sais pas si la lecon a porté, je sais simplement qu’il me considère maintenant comme un ami et qu’il est resté sans prononcer un mot, mieux, sans meme bouger un poil qu’il n’a pas encore pendant toute la lecture, ce qui je l’avoue, me comble d’orgueuil sachant qu’il est hyper actif. Bonne journée. Thierry

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