J’ai vu…

Du 05 07 2009 § 30 Commentaires § Mots-clefs : , , , ,

Saumons du Pacifique

J’ai vu…

La fête de la vie et celle de la mort, toutes deux s’éclaboussant d’enfantillages à l’embouchure d’une rivière d’Alaska.
Les pêcheurs à la ligne, non pas à la ligne mais l’autre, d’une rive à l’autre qui s’ébrouaient, exultant à la moindre prise, le regard envahi de lumière en montrant celle-ci.
Un saumon rouge et puissant, plein de vie encore, qui vainement cherchait à respirer notre élément.
Les bélugas participaient à l’ambiance, leurs ombres pâles éclairant les eaux sombres du fjord comme des lampions dans la nuit.
Tu pouvais sentir leur joie, celle de la proie facile, de l’abondance.

Les saumons ont fort à faire en cette saison, lorsqu’ils remontent par millions pour frayer, un chemin vers les rus de la naissance.

Les saumons…
Ces poissons magnifiques et généreux qui teintaient la rivière du rouge de leurs corps et de leur sang aussi.
L’œil n’était pas assez sage, pas assez grand, pas assez vif pour saisir l’ampleur de la migration.
J’imaginais les grizzlis, plus haut dans la montagne, attendant les premiers arrivants, se disputant les meilleures places.

Une fête, je te dis.
Celle des autochtones, sans plumes, sans cuir mais avec la peau, rouge également, avec les jeans et les base-caps. Eux qui ont droit aux nasses et aux filets, qui fument le poisson comme toi le calumet.
La pêche traditionnelle qui fait rougir le blanc de jalousie, lui qui doit relâcher le poisson prit par la queue. La queue, oui ! Ils sont tellement nombreux que les multiples hameçons mordent mieux que les saumons.

Puis, peu à peu, le soleil rougit lui aussi, d’excitation comme tout le monde, je présume. Il descend et le rouge se fond doucement avec les couleurs de la nuit.
Nous rentrons. Avec un saumon…
Sa peau arrachée, ses viscères ôtés, sa tête tranchée, il fit bonne figure sur la braise, rouge encore, de notre feu de camp.
Il a réjouit nos papilles, comblé nos estomacs, prolongé nos vies du don de la sienne.
Un don, tu doutes ?

Une autre fois, je te raconterai ce que j’ai vu dans une hutte de sudation Ojibway, où le saumon avait sa place et tu comprendras pourquoi je ne doute pas.

Nous n’avons pas offert ses restes à la Terre, comme nous faisons parfois avec une offrande de tabac. Non, nous avons pris la route jusqu’à ces monstres inesthétiques et verts qui protègent nos déchets des puissants Grizzlis. Lesquels ont la fâcheuse habitude, vous en conviendrez, de goûter du touriste après s’être ouvert l’appétit avec une peau d’écailles.

&laquo: – Il était bon ton Français ?
– Ah non, moi j’ai eu une Allemande. »

La nuit tombée, pleins de saumon, «satt» comme finement ils disent, «full» pour les autres, pleins de la force qui se trouve dans les océans, dans les vagues, dans les montagnes et les lacs, nous rentrions dans nos tentes, parlant du carnage rouge, de la fête de la vie et de la mort.
Les enfants, magnifiques comme toujours, étaient tristes pour les poissons, bien qu’ils n’en laissèrent pas une miette.
Nous avons parlé et ri.
Dans la nuit, les hurlements des loups nous rapprochèrent tendrement.
Nous nous sommes aimé et puis avons dormi.

Au matin, je grattais le givre qui s’était déposé sur la tente en cette nuit de fin d’Août près d’Anchorage.
Je pensais à l’étrangeté du monde, à sa beauté aussi.
Peu après, nous mangions la banique comme nous avions appris à la faire chez les Montagnais et nous levions le camp, laissant la rivière, les pêcheurs, les sauvages brisés, les saumons et le soleil rougir à loisir.

À bientôt.
Thierry

Satt – mot allemand signifiant “saturé”, utilisé aussi pour évoquer l’extinction ou l’absence de la faim.

Banique – Pain indien fait de farine et de levain que l’on fait frire dans une matière grasse.
Nous l’avons adopté afin de nous épargner ce que les américains appellent “pain.”

Montagnais – Nom français d’un peuple indigène du Québec. Ils se nomment les Innus, ce qui signifie “Les êtres humains” et leur territoire est le Nitassinan.

Image – Spawning Salmon in Becharof Stream in southern Alaska, USA – US Fish & Wildlife Service – licence :

Domaine public

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30 Commentaires

  1. callivero dit :

    Très fort…je suis touchée.
    .-= callivero´s last blog ..Rush =-.

  2. lubesac dit :

    Quelle balade rafraîchissante s’il n’y avait pas le rouge sang!.
    Mais depuis la nuit des temps il faut se nourrir! et en Alaska la source de vie est la pêche.
    Je me demande si les grizzlys rejettent les « petits d’homme » qui n’ont pas la bonne dimension…
    Thierry tu m’enchantes toujours quels que soient les sujets de tes écrits.
    Tu as le DON.
    Je t’embrasse très fort
    Lucette

    • tby dit :

      @ Lucette : Le rouge sang fait partie intégrante de la vie. Les ours ne se posent pas trop de questions lorsqu’ils attrapent le saumon et lui arrachent la peau, en fait, ils ne mangent que la tete et la peau au plus fort de la saison, ce qui profite aux renards et autres charognards bien incapables d’attraper un saumon. Le cercle de la vie et dans celui-ci, complètement intégrée la mort. Le rouge est pour beaucoup une couleur sacrée, ce n’est pas un hasard. Je t’embrasse et te remercie pour ta lecture et pour ce beau commentaire ma Lucette. Amitié. Thierry

  3. sam dit :

    Voilà une bien belle image de la nature même des choses, de leur évolution de leur beauté…les trappeurs vivaient comme ça, prenant juste ce dont ils avaient besoin pour vivre et si chacun se contentait de ça, de cette manière là, nous redeviendrions « humain »….

    Bisous et pensées mon ami
    Sam

  4. lubesac dit :

    Je crois que les ours très malins savent que têtes et peaux sont remplis de vitamines…Et puis quand il y a abondance de biens on peut choisir
    Bises

    • tby dit :

      @ Lubesac : C’est exactement cela Lucette. En fin de saison, les moins forts parmi les grizzlys mangent tout le poisson quand ils ne mangent pas leurs propres petits. Bises. Thierry

  5. J’ai vu… dit :

    […] Lire la suite sur : Le blog de Thierry Benquey Url de l’article : J’ai vu…. […]

  6. seb dit :

    Ah enfin…
    Tres belle idee ce partage Thierry. D’autant qu’ayant lu ton histoire, je sais que tu en as vu des choses! Beaucoup plus que moi, ca c’est sur! Tres interessant et touchant! Merci.

    • tby dit :

      @ Seb : Merci Juliett, je me remets doucement d’une crise de vide et je reprends le gout à l’écriture. Je sais que tu me suis, que tu me connais bien mieux que je ne te connais. C’est la voie que nous avons choisi. Je t’embrasse et te remercie. Thierry

  7. Mélancholia dit :

    J’ai vu.
    Moi aussi…
    Amitiés Thierry,
    – Mèl –
    .-= Mélancholia´s last blog ..MAELSTRÖM 26 =-.

  8. delphine alpin ricaud dit :

    Bravo pour ce texte magnifiquement écrit Thierry et merci pour ce délicieux voyage tout brodé de couleurs, saveurs et sentiments…..Bises amicales!
    .-= delphine alpin ricaud´s last blog ..A LIRE SANS MODERATION…3 =-.

  9. Pat dit :

    Grâce à la magie de tes mots, de tes phrases, des couleurs (le rouge = la vie), nous voyons.
    Ce texte a une force incroyable, il possède une humanité rare et je lis le respect pour les choses essentielles de la vie.
    Amour de ce que la Nature nous offre, amour des autres, de l’autre, « j’ai vu » est bouleversant et d’une beauté incroyable.
    Permets moi de te redire l’immense respect que j’ai pour l’écrivain confirmé que tu es.
    Amitié,
    PAT
    .-= Pat´s last blog ..Ramond de Carbonnières…besoin d’aide =-.

  10. Sandy dit :

    Les saumons… s’il y a des poissons qui m’épatent de part leur incroyable périple, transformation physique et vie périlleuse, c’est bien eux!
    J’aime bien ton texte, on en prend plein les sens, ça fait du bien!

    Amitiés,
    Sandy
    .-= Sandy´s last blog ..Gaspacho (parce que ‘fait chaud!) =-.

  11. Bifane dit :

    L’impression d’y être, de partager avec toi cette aventure fabuleuse, où la vie prend sa couleur : rouge, rouge feu, rouge sang, toute la chaleur et l’éclat des instants de puissance, d’une puissance authentique, naturelle, pas frauduleuse ou mesquine… La beauté de la nature, d’autant plus magique qu’elle ne se soucie pas d’être belle : seule lui importe la vie, être en vie, et la donner, bon gré mal gré, aux hommes et aux grizzlys, aux mers et à leurs habitants…
    Un retour aux parfums d’ailleurs, sur ton blog que je n’avais plus visité depuis quelques temps. Merci pour le dépaysement !

    Amicalement
    .-= Bifane´s last blog ..Départs précipités =-.

    • tby dit :

      @ Bifane : Il est bon ton retour. Ce j’ai vu est un essai qui deviendra peut etre une série et ton commentaire m’encourage. Merci et à bientot. Amitié. Thierry

  12. dede dit :

    Bonjour Thierry,

    Dans le Nitassinan des Innus, la nature est flamboyante de beauté, sous la plume de l’auteur.

    La lutte des saumons imprègne de sang l’eau de la rivière. Ils tentent de retrouver la source sacrée de leur naissance.
    Avant d’atteindre cet endroit de vie, d’amour et de mort, les salmonidés doivent affronter bien des pièges.
    Ils sont attendus pour le grand festin.
    Ce combat est décrit avec un réalisme fascinant.
    Les mots décrivent avec habileté, ce drame pour certains…la fête pour d’autres.

    Avec finesse, le narrateur rend hommage aux indigènes et aux trappeurs, qui ont toujours su ménager la nature.
    Les « sauvages » n’avaient pas besoin de leçons pour respecter l’environnement.
    Alors que les hommes blancs si intelligents… ont bien des difficultés pour s’accorder sur ce sujet.
    Amitié.
    dédé.

    • tby dit :

      @ Dédé : Sourire. Bonjour mon ami, si je connais le Nitassinan pour y avoir trainer mes guetres, le texte en question se passe sur le Pacifique, en ligne droite quasiment de l’autre coté de ce continent magnifique de l’Amérique. Je me réjouis d’avoir pu t’enlever avec ce texte. Amitié. Thierry

  13. bonsoir jolie texte aux lignes de votre blog
    amitié sincère Sylvie
    .-= sylvie konaté ´s last blog ..Le lit clos déboucle ses portes à la mer =-.

  14. edouard dit :

    Les voyages t’inspirent dis donc.
    « Une fête, je te dis.
    Celle des autochtones, sans plumes, sans cuirs mais avec la peau, rouge également, avec les jeans et les base-cups. Eux qui ont droit aux nasses et aux filets, qui fument le poisson comme toi le calumet. » C’est mon passage préféré.
    Dans les fêtes et les plaisirs divinement païens, la vie et la mort se confondent souvent, se rejoignent en pointillés d’infinie suspension…La petite mort.

    Tu as un côté universel qui me plaît, tout en étant toi, avec ta personnalité loin du lambda.
    .-= edouard´s last blog ..PASSION LETALE ET PARADOXES =-.

    • tby dit :

      @ Edouard : Merci, je souris de contentement. Je n’ai qu’une crainte, je voulais en faire une série et j’ai peur que les prochains articles aient du mal à atteindre le niveau de celui-ci. Amitié et à bientôt. Thierry

  15. Odile dit :

    Comment aies-je pu… ne pas voir …. ce « J’ai vu »!
    Je ne connais pas du l’Alaska .. ni le Canada d’ailleurs…
    A plusieurs reprises je devais me rendre au Quebec .. mais les « contre tant » de Dame la Vie .. ont sans cesse différé ..ma venue dans ce pays …
    Je viens de relire ton texte… et ..je ne m’en lasse pas … juste pour le plaisir de bien visualiser au clair du Soleil qui rougit ..chaque moment .. de comme union :
    avec la Beauté des Paysages …
    avec la circulation …des saumons .. comme si elle était la sanguine de la rivière …
    d’entre percevoir au loin …les grizzlys qui se frottent les pattes .. se pourléchant les babines… en guettant …leur futur festin …
    La danse des dauphins blancs … en lampions de la fête …
    j’ai
    entendu les rires des enfants ..
    vu la fête .. autour de la dégustation des saumons …

  16. Odile dit :

    j’en ai même fait une mauvaise manoeuvre .. en entendant les loups !

    sourire idiot …

    Quelle magnifique escapade …

    c’est un de mes textes préférés !

    Au point que j’ai en vie de te demander :
    Dis… Monsieur,
    Pour que mon soleil rougisse de plaisir … avant de s’endormir …
    peux -tu me raconter ce que tu as vu dans une hutte de sudation Ojibway ?
    Bonne soirée encnahtée
    je t’embrasse
    odile

    • tby dit :

      @ Odile : Oui, je le raconterai peut-être, j’ai tellement à faire, tellement à raconter, à donner…
      Je t’embrasse.
      Thierry

      postscriptum : Il y a un autre j’ai vu, il s’agit de Jeanne d’Arc.

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