J'ai vu Jeanne d'Arc.

Du 19 12 2009 § 18 Commentaires § Mots-clefs : , , ,

Prononcer les U en OU, le SH en CH et pour le Mush, c’est l’orignal, l’élan si vous préférez.

J’ai vu Jeanne d’Arc, oui ! Je l’ai vu.
Je lui ai même parlé, touché les mains, humé son odeur et celle des siens.
Elle ressemble à ces Vénus de l’âge de pierre, la tête en plus, le sourire en cadeau et le regard en lumière.

Jeanne d’Arc, je te disais.

À ton regard étonné, je devine…
Je subodore… Que tu doutes ?

« Euh… Ne fut-elle point brûlée par les anglois ? Oh, il y a un moment… À Rouen ? »

Je ris alors, comme elle, comme eux, un rire qui englobe l’univers parce que la vie est une farce, une blague qui se veut cruelle parfois.

Non, non… Jeanne d’Arc, c’est son prénom. Son nom, c’est Blacksmith, un nom Cree pour une Montagnaise qui était, je l’appris par la suite, une Innu.

Innu… Joli nom qui signifie «être humain.» Avec eux, je sais que c’est un verbe…

C’est un peu compliqué avec les noms là-bas. Ils vivent dans le Nitassinan que les autres, ceux qui sont pâles comme des visages, nomment Québec. Encore ont-ils eu de la chance, ils auraient pu être pâles comme des culs.

Leur ville, enfin, leurs maisons se trouvent à Mashteuiatsh.

Attends ! Ne fuis pas, c’est juste le début…

Au bord du lac Saint-Jean. Tu vois, c’est pas si compliqué…
Un lac… J’aime ces lacs d’Amérique dont tu ne vois pas l’autre rive, un petit point bleu sur la carte, une immensité dans les yeux…

À Mashteuiatsh, nous ne ferons que passer, nous allons au camp, guidé par Jean-Luc, un fils de Jeanne, dans l’infini des bois canadiens.

Le camp… Nous arrivons, petites cabanes propres en contre-plaqué, des tentes aussi, des gosses, ça grouille de gamins, impossible de les compter. Les adultes sortent, nous saluent, nous regardent, nous jaugent.

On me présente petit Paul, une montagne d’homme, l’air renfrogné d’un ours.
Le voyant, je dis : « Ah… Si lui c’est le petit, je ne suis pas sûr de vouloir connaître le grand. »
Des rires fusent, l’ours sourit. Nous sommes adoptés, le rire parle aux coeurs.

Alcide vient à notre rencontre, c’est un grand chasseur. Il me contera, un soir, son rêve, sa vision : Son père décédé qui le visite, l’emmène dans les bois et lui montre d’innombrables orignaux. « Regarde fils ! Ce sont les élans que tu tueras dans ta vie. Chaque fois que tu rêveras de Mush, pars dans les bois avec ton fusil, tu ne rentreras pas bredouille. »

À ces mots, je rêvais aussi… « Mushum ? Tu es déjà parti chasser sans avoir rêver ?
– Oui et je n’ai rien tué. »
Il rêve Alcide, ses rêves, tu les vois dans les arbres, là où ils ont fixé les crânes.

Mushum, c’est grand-père et Kukum, c’est Jeanne, c’est la grand-mère, c’est la lune aussi. C’est beau, non ?

Le rire… C’est la quatrième dimension au camp. On rit de tout, on se moque gentiment, voire…

Celle-là qui se surnomme la baleine et qui nous prie de nous écarter parce qu’elle va faire déborder le lac en plongeant. Notre rire aussi, lorsque ma femme demande à petit Paul comment se prénomme ce bout d’homme. L’ours le prend alors par le pied, le tient suspendu, le gosse lui comme si c’était tout naturel et Petit Paul de hurler : « C’est à qui celui-là ? Comment qui s’appelle ? »

Les parties de «Chapeau pointu» que nous jouons avec les filles. Les cartes ne sont rien, le rire est tout.

Le raciste… Je souris à ce souvenir. Un québécois de leurs amis vient les visiter.
« Thierry vient voir le raciste !
– Là ! Je te présente le raciste.
– Ouais, j’étais raciste, j’aimais pas ces bons-à-rien et puis ma cabane de chasse a brûlé et ils sont venus, ils m’ont aidé à en construire une neuve et ils ont rien demandé. »

Cette gamine qui s’appelle «Bruine» dans leur langue… L’odeur de l’épinette quand tu rentres sous la tente…

Un festin. Nous allons manger Mush ! Alcide part en quad, ce quad que nos enfants conduiront, radieux et insolents. Il revient, les femmes s’agitent, on fait du feu, ça sent bon.
La viande est étrange, caoutchouteuse et pire, il y a des piquants dedans ???
Mushum s’approche et me confie, une excuse dans les yeux mais du rire aussi : « Ça fait un moment que j’ai pas rêvé, ce sont des lèvres d’orignal, c’est tout ce qui nous reste mais tu vois, on jette rien, on mange tout. »

Nous allons nous efforcer d’honorer nos hôtes, non sans renvois et grimaces, surtout les piquants qui se révèlent avoir été les poils de la moustache de l’élan…

Partage ! Nous avons partagé l’intensité, le jus de la vie, la chaleur de la chair qui vibre, des esprits qui irradient…

Jeanne d’Arc, c’est la mère spirituelle du groupe, le moyeu autour duquel tourne le monde. Je gratte sur la toile de la tente. Elle est là, trônant assise à terre. Pacha mama… L’image même de la féminité, de la maternité me sourit en reposant ses bras croisés sur ses seins, sur son ventre ? Impossible de savoir, elle est rondeur et générosité. Nous parlons longtemps, elle est tout aussi avide d’apprendre que moi. Nous fumons la pipe, ushpuakan, fumer est sacré, le tabac est sacré, nous sommes aussi sacrés, à cet instant seulement ?

La réponse est dans la question, quelque part, il n’y a pas de temps, pas de montres, point de tic-tac, tic-tac, tic-tac… Juste elle et moi, réunis pour toujours, dans son coeur et le mien, dans celui de la pipe aussi…

Dernier soir avec nos amis, un feu est allumé et nous contons. Alcide choisit l’histoire de ce héros Innu qui égorgeait des géants cannibales avec une plume d’aigle. Je leur raconte le rocher qui voulait voyager. Nos yeux ne servent plus à rien, ils sont tournés vers l’intérieur, là où si tu regardes bien, tu peux apercevoir les étoiles.

Nous partons vers le Sud avec la précieuse recette de la bannique et des souvenirs à faire fondre la pierre. Les adieux seront courts, les «bons-à-rien» n’aiment pas les départs et ce sur tout le continent.

Des mains levées et des sourires, quelques larmes aussi…

Migwetsh.

«Merci» dans ma langue à vous les Blacksmith, à vous les Innus, les : être humain.

Hommage à Alcide Blacksmith qui peut chasser Mush avec son père et sans fusil maintenant, à Alec, son fils, partit en éclaireur à dix-huit ans, à Jean-Luc qui chasse sur les rives noires de la folie et à tout le clan.

Migwetsh.

Image – Communautés innues (ou « montagnaises » ou « naskapies ») du Québec et du Labrador – Licence :

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18 Commentaires

  1. pandora dit :

    Une belle invitation au voyage, pour cette culture et cette région que je ne connais pas du tout
    Des gens rudes mais doux, des gens durs mais bons.
    Je vous imagine, à la veillée, autour du feu, en train de vous raconter des histoires.
    Merci pour le partage (en plus, le français est beaucoup plus facile à lire pour moi, même si j’ai fait 6 années d’allemand à l’école)
    Bon dimanche

    • tby dit :

      @ Pandora : Na ja, nicht so schlimm… Rire. C’est bien pour cela que je t’avais prévenu. Il fallait que je les mette quelque part ces articles en germain et voilà ! Pour Jeanne d’Arc et son clan, merci. Cette région est superbe, l’Amérique du Nord est superbe et grande à en perdre le souffle. Merci et amitié, plus quelques bises pour feter ton retour. Thierry

  2. delphine alpin ricaud dit :

    Merci pour ce doux voyage aux personnages bien vivants, bien sages. Thierry en terres lointainement proches, qui attirent. J’espère les connaître un jour,….
    Bises amicales!
    .-= delphine alpin ricaud son dernierblog ..COUPABLE D’AVOIR ETE VIOLEE ET ASSASSINEE =-.

    • tby dit :

      @ Delphine : Je crois sincérement que tu les connais déjà, lorsqu’un jour tu les rencontreras, si un jour tu les rencontres, tu les reconnaitras simplement. Bises amicales. Thierry

  3. Martine dit :

    Mon cher Thierry, c’est toujours un plaisir de te lire. Tu as bien fait de ne pas attendre 2010 pour t’y remettre. Tu manies les mots, les situations et les personnages en véritable virtuose et ton talent de conteur nous fait rire ou nous émeut et, dans tous les cas, ne nous laisse jamais indifférents. Tu es un artiste qui fait preuve d’une grande culture et d’une rare acuité d’observation. On te lit, et l’on se retrouve soudainement à mille lieues de chez nous, comme emportés par des images qui s’impriment dans notre esprit au fur et à mesure que l’on avance dans tes histoires.
    Merci de nous faire voyager.
    Biz,
    Martine

    • tby dit :

      @ Martine : Je suis touché par ce compliment et surtout très heureux de pouvoir transporter mes lecteurs dans un ailleurs. Merci. Amitié et bises. Thierry

  4. dédé dit :

    Bonsoir Thierry,

    Je m’imagine les grands espaces de l’Amérique du Nord.
    L’attachement de l’auteur pour cette région, ainsi que pour ceux qui l’habitent, est décrit avec un réalisme savoureux.
    Les mots sont chargés d’amour, pour ce peuple simple et authentique.
    Dans ce pays, les invités ne prennent pas d’élan pour se mettre à table.
    la nourriture n’est pas formidable, mais l’humanisme et la sagesse de cette tribu, rendent délicieux tous les plats.
    Même lorsqu’ils sont constitués de substances caoutchoutées et poilues.
    Avec la magie des mots, le texte transporte les lecteurs dans ces contrées lointaines.
    Avec talent, l’auteur parvient à nous faire partager un morceau de vie, de cette communauté innue.
    Amitié.
    dédé.
    .-= dédé son dernierblog ..Une de plus =-.

    • tby dit :

      @ Dédé : Merci Dédé, j’ai vécu des moments d’une intensité rare avec ces gens qui tentent de retrouver, tant bien que mal, leurs racines. Il faut dire que les Innus sont en contact avec nous depuis Jacques Cartier, ce qui remonte à loin. Je les aime sincérement comme ils nous ont aimé sincérement. Amitié. THierry

  5. Sandy dit :

    Bonsoir!!

    Un beau voyage auquel tu nous invites et nous te suivons d’un pas alerte et respectueux à la découverte de ce clan.

    Pour ma part, je viens de revoir défiler mon escapade au Canada, dans les grandes forêts. Des jours et des jours dans une cabane en rondin, entourée d’une forêt dense riche de tant d’esprits : ours, loups, daims… et le grand lac où nos yeux se perdaient vers l’infini…
    C’était dans les années 80 mais j’en garde un souvenir très fort d’avoir été en contact avec une vérité qui m’a plue…

    Amitiés, Je t’embrasse.

    Sandrine
    .-= Sandy son dernierblog ..Le point =-.

    • tby dit :

      @ Sandy : La force de vie qui se trouve dans les grands espaces canadiens, états-uniens ou russes est tout simplement fascinante. J’espère que les enfants de nos enfants pourront encore les ressentir. Je t’embrasse. Thierry

  6. Edouard dit :

    Tu es un conteur hors-pair, Thierry, à côté duquel, le plus souvent, je fais figure de clown dans mon décalage quasi permanent.
    j’ai cru, en lisant la première phrase, que tu étais devenu mystique, genre le Pen ayant pris de la mescaline :-)
    C’est que les prénoms qu’on trouve ailleurs peuvent surprendre; au Portugal, les Jésus courent les rues.
    En Belgique,; les Eddy ne courent plus, même à vélo.
    le frère de ma copine revient justement du Québec, avec des images pleins la tête et l’appareil numérique. Je conte m’y rendre un jour, car cette région m’attire. Et son peuple aussi.
    Bonne journée à toi l’ami.
    .-= Edouard son dernierblog ..Péché de Godefroid Triste Bouille =-.

    • tby dit :

      @ Eddy : Merci mon ami mais tu sais, lorsque je te lis et que j’ai envie de danser sur certains de tes textes, je me fais l’effet d’etre un triste enlumineur de mots. Tu feras bien d’aller au Canada, le Québec c’est beau, les natives sont des gens étranges mais magnifiques. Un petit conseil, si tu vas les visiter, ne le raconte pas trop autour de toi, les blancs, pour dire les choses comme elles sont, ont beaucoup de préjugés et je dois meme avouer que certains sont fondés. L’Amérique est une terre de frontières et le restera toujours, meme si les virtuelles ont pris beaucoup plus d’importance que les réelles. En me référant à mon expérience, si tu arrives sur une réserve avec ta tete pleine de musique et sans les regarder de haut, tu devrais pouvoir faire de belles rencontres.
      Bonne journée à toi aussi. Amitié. Thierry

  7. Kessy. Blacksmith dit :

    bonjour!

    Je suis tombé par hasard sur votre site, j’ai lu votre texte et j’ai realisé que se texte étais dédier a ma famille. J’aimerais savoir en quel année etes vous venu a mashteuiatsh?

    p.s. Vous etes tres douée! Merci! J’attend votre reponse!! En Passant je suis le petit-fils D’alcide!!

    • tby dit :

      @ Kessy : Bonjour Kessy, merci pour ce ps, je suis venu a Mashteuiatsh en 1998, cela devait etre juillet. Il est possible que vous soyez (je préfère le tu) sur la photo que nos avions faite du clan ? Merci de votre passage et transmettez mes salutations à tous ceux que j’y ai rencontré. Amitié. THierry

      • Beverl Blacksmith dit :

        Salut Thierry, Je suis tombée sur l’article que mon neveu à partagé. Ça ma fait voyager dans le temps. Que de beaux souvenirs avec eux que je garde gravée dans mon coeur à tout jamais.

        P.S Cette petite bruine est la mienne ;) Menutan et surtout plaisant à lire !

        • Thierry Benquey dit :

          @ Beverly Je ne me serai jamais douté que Menutan était ta fille. Grâce à ton commentaire, j’ai relu mon texte et éprouvé bien du plaisir au souvenir. Migwetch.

  8. Odile dit :

    Bonjour, bonjour, j’étais venue le lire hier … et ce à plusieurs reprises … je ne suis pas arrivée à le commenter .. étant interrompue dans mon élan .. par les Imprévus de la Vie …

    Come le précédent j’ai vu … j’ai beaucoup aimé … un petit degré au-dessous toutefois … tout simplement parce que la narration est
    plus courte
    moins riche en perceptions visuelless et auditives …
    mais à ces instantanés de vie .. moments sacrés .. inoubliables .. que j’ai ressenti au plus profond de moi-même
    Ce n’est pas de la joie … le terme est faiblard ! mais beaucoup plus intense que cela … et pour l’autre « j’ai vu » … les sensations étaient décuplées…
    tu sais … c’est cette émulsion de bien-être..dont le manteau de velours se pose sur tes épaules .. quand la soirée se refraichit …
    ce sont ces Rencontres .. en tête à coeur …où les yeux se parlent .. ou les coeurs ont leurs mains qui s’entrelacent … après lesquelles tu repars avec .. un trésor : une farandole d’images et mots plus .. inoubliables les uns que les autres .. que même si il ne te reste qu’un neurone … qui sont gravés à tout jamais dans l’escarcelle de ta mémoire …

    je n’ai pas su …évidemment te l’exprimer correctemment .. il me manque … le mot juste .. car en fait… cela se vit .. tout simplement …
    mais … je pense que .. tu me comprends .. parfaitement…
    sourire d’un rendez-vous .. avec le soleil .. qui rougit …
    bon dimanche féérique..
    je t’embrasse
    Odile

    • tby dit :

      @ Odile : C’était le même voyage, mais le début, nous étions encore engoncés dans notre quotidien d’outre-Atlantique. Jeanne d’Arc nous a en quelque sorte ouvert la porte. C’est peut-être la raison de l’intensité basse. Voyager c’est voir du pays mais aussi et surtout rencontrer des gens et comme tu le dis, ces rencontres sont des trésors. Pendant ce voyage j’ai vu beaucoup et ressenti énormément. Lorsque mon esprit sera apaisé, le temps sera mûr pour en rapporter une partie, la partager avec vous, ouvrir un pan du voile gris qui voudrait nous faire croire que la magie n’existe pas et que le temps des miracles est depuis longtemps terminé. Je t’embrasse. Thierry

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