L’hiver dans le sang.

Du 08 11 2011 § 2 Commentaires § Mots-clefs : , , ,

Browning Montana et chefs Blackfeet. Montage

C’est au tour de James Welch et de son premier roman : L’Hiver dans le sang paru aux éditions Albin Michel, collection Terre indienne.

L’indianité est un mot moderne qui n’est même pas reconnu par la base de données du CNRS sur le site du CNRTL alias Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales. Un mot qui n’en est pas un ?
Comment alors en apprécier sa saveur, sa valeur, sinon en lisant des auteurs indigènes comme on disait dans l’temps…

Ce livre paru en 1974 en un lointain pays est totalement accordé avec son époque, j’entends par là les années 70.
Il conserve pourtant une actualité presque cruelle, celle du quotidien de l’indien, du savoir mourir en silence des p’tites gens.

Le narrateur est un jeune Blackfeet d’une réserve du Montana. Il vit avec sa mère Teresa et Lame Bull, le compagnon de celle-ci. Il vit aussi avec sa grand-mère, enfin, vivre est un bien grand mot, elle ne bouge pas de son fauteuil à bascule et sa vie à elle est devenue intérieure.

Ce jeune homme dérive de bar en bar, tout en accomplissant ses tâches journalières sur le ranch de Mom (de sa mère.)

Comme dans Danseur d’Herbe, on retrouve le cercle, les fantômes, les rêves, éveillés ou pas, les anciens, la splendeur mais aussi la dureté des temps jadis, en un mot : l’indianité.

Indianité qui n’est pas une affaire de sang, n’en déplaise aux full blood et autres théoriciens extrémistes rouges de peau mais plutôt un sentiment d’appartenance ainsi qu’une expérience de vie.

On ressent bien la différence entre les deux écritures, celle de Susan et celle de James qui est basée non pas sur une différence tribale, l’une étant Sioux, l’autre étant Blackfeet, mais sur ces délicates variations, appréhendées au niveau des flux, de la vibration, générées par le sexe de l’auteur. La poésie n’est pas absente du roman de James Welch, elle est simplement masculine.

Je ne vous raconterai pas l’histoire contée avec brio par James Welch, des détails ? Comme celui de la mort du père, retrouvé gelé dans un fossé de la réserve et qui me rappela tendrement et cruellement la disparition de mon ami Eugene Blue Arm dans la ville de Pierre au Sud Dakota, par -20°, encore une autre mort « traditionnelle » des indiens. La mort du frère, renversé par une voiture. La mort de la grand-mère qui s’éteint comme s’éteignent les vieux, sans feux d’artifices. Non, je ne vous raconterai pas tout cela qui sont pourtant des éléments essentiels du cercle, des cercles qui jalonnent ce livre.

Je ne vous raconterai pas non plus les errances de notre jeune ami, ses beuveries, ses voyages et ses rencontres quasi-spirituelles.

Je vous raconterai plus volontiers la sensation éprouvée à la lecture, la fusion imperceptible mais réelle avec le narrateur, elle pourra échapper aux lecteurs n’ayant pas connu les années 70 à l’age adulte… Cette succession d’instants qui faisaient une vie à cette époque, une époque qui comme la notre ne connaissait plus l’histoire mais qui au contraire de la notre connaissait encore l’espoir.
J’ai aimé cette prison du journalier et des souvenirs que s’est bâtie notre Blackfeet, ce vivre au jour le jour qui ramène si bien l’être humain à sa condition animale, cet abrutissement provoqué par l’alcool, la drogue ou simplement le banal quotidien. Il a bien des projets, vagues. D’ailleurs son seul projet qui semblait avoir une chance de se réaliser lui est proposé par un personnage étrange et sans avenir. Les rencontres aussi, ces fils du destin qui se croisent et font de nous, dans la pensée indienne, ce que nous sommes.

Mon passage préféré : La grand-mère est morte, on l’enterre en famille, c’est à dire à trois.

Lame Bull prend la parole devant la tombe ouverte dans le sol gelé. « Ci-gît une femme simple… qui a consacré sa vie à… se balancer… et à ne dire du mal de personne… » Le narrateur est là, mais il pense à autre chose. « … mais une bonne mère malgré tout… » Teresa tombe à genoux, le narrateur pense à cette fille Cree. « …qui savait encaisser et aussi gueuler… » Il lui demandera de l’épouser. « … qui n’a jamais raconté de conneries à personne… » Un cheval hennit dans le corral.

Prenez le temps d’accompagner cet « anti-héros » dans son voyage sans but véritable, il vous mènera finalement quelque part, vers un ailleurs soulevant discrètement un rideau derrière lequel se trouve l’autre, le peau rouge d’hier et d’aujourd’hui mais aussi la jeunesse.

Montage de deux images :

Trois chefs Piegan – 1900 – Edward S. Curtis – licence :

Domaine public

Browning Montana – Robinsoncrusoe – 2011 – licence :

Domain public creative commons

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2 Commentaires

  1. yannick dit :

    Salut Thierry,
    merci pour ce livre présenté avec passion. Je connais James Welch pour avoir lu « Comme des ombres sur la terre » et « A la grâce de Marseille ». C’est Patrick, passionné aussi par l’indianité qui me les avait prêtés et je ne l’avais pas regretté. J’avais aimé l’importance accordée aux rêves par l’auteur et m’étais surpris à être plus attentifs aux miens durant la lecture de « Comme des ombres sur la terre ». Ce livre est un livre très fort. D’ailleurs si je me souviens bien Welch a un style direct sans fioritures; il va à l’essentiel mais son style n’est pas dénué de poésie.
    Patrick m’avait prêté aussi d’autres livres écrits par des amérindiens et je me suis à chaque fois attaché aux destins de ces natives modernes et leur vie dans les réserves. Leur destin me touche et je ne saurais pas encore me l’expliquer. Peut-être certains traits de leur vie me rappelle certains de nos vies à nous au pied des Pyrénées.
    Voila je rajoute ce livre à ma liste de lecture.
    Je t’embrasse (moi aussi je ne me suis pas rasé)…rires…
    Porte-toi bien.
    Amitié.

    Yannick

    • Thierry Benquey dit :

      @ Yannick : Bonjour Yannick. J’ai lu également « Comme des ombres sur la terre » et « À la grâce de Marseille ». Ce dernier est au programme de lectures. Il est intéressant de découvrir que les indiens ne sont pas des pièces de musée mais qu’ils disposent toujours d’une culture dynamique et contemporaine par le biais des artistes et écrivains amérindiens. Si leur passé, comme le notre d’ailleurs, est révolu tout en influençant grandement le présent, ils vivent toujours, voire plus que jamais si j’en crois un article lu sur le net qui expliquait que les peuples premiers sont en pointe en ce qui concerne l’utilisation de l’internet dans toutes ses possibilités. Les Français, incorrigibles rêveurs comparés aux matérialistes WASP, ont toujours vibré avec les indigènes d’Amérique du Nord, ce n’est pas un hasard si les noms de Peltier, Trousseau et j’en passe se retrouvent dans presque toutes les communautés amérindiennes ayant été en contact avec nous.
      À bientôt et merci de ton passage.
      Amitié
      Thierry

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