Heq

Inuksuk symbole Inuit de l'Humain

« Le chant pour celui qui désire vivre » de Jørn Riel, Heq est le premier tome d’une trilogie qui demande beaucoup au lecteur.

Il va vous falloir ôter vos oripeaux d’occidentaux. Occident, mot qui porte une charge d’arrogance, de complexes raciaux, de délimitation claire et géographique, mais je divague car pour certains il évoque un devoir civilisateur, la grandeur, le phare dans la nuit du monde.

Quoi que pour les Inuits, l’Occident c’est toujours chez eux, c’est pas un ailleurs, ni l’Orient d’ailleurs, faut dire que le monde se rétrécit considérablement là-haut dans le Nord, que les épices y sont rares, que les ours blancs et les phoques se moquent royalement des frontières. Y parait que c’est pas pareil pour les baleines, celles du Sud ne vont jamais au Nord et réciproquement, mais bon… Les baleines…

Ôter nos oripeaux, ouaip qu’on était tenté de dire, afin de laisser la lecture prendre corps dans les nôtres.

Heq commence avec le chaman du même nom, un grand, un réputé parmi les siens, un chasseur magnifique mais qui aura la malchance de périr dès le début de l’ouvrage sous les coups des indiens, nous empêchant ainsi de nous faire notre petite idée sur ses facultés. Bêtises que tout cela ! Ce serait sans compter sur le pragmatisme Inuit qui veut que le nom corresponde à une âme et que cette dernière ne désire qu’une chose : revenir sur terre et parmi les siens.

Heq se trouvera donc réincarné dans la personne du fils de Shanuq, la fille du premier Heq, enlevée par les indiens, fécondée par leur chef, vendue aux Cree à la mort de ce dernier et qui s’échappe à pied avec son nourrisson dans la toundra.

Shanuq et d’autres femmes tout aussi exceptionnelles, comme Tewee-Soo, l’indienne qui deviendra l’épouse de Heq, vous emmèneront dans les dédales de la culture Inuit, car tout comme le dit ce proverbe, pas occidental pour un sou : « Enseigne à un homme, c’est bien. Tu auras enseigné à un homme. Enseigne à une femme et tu auras enseigné à un peuple. »

La lectrice devra rejeter plus que des oripeaux pour vibrer avec la femme du grand Nord. Elle devra se présenter devant les mots comme un nouveau-né à remplir afin de ne pas juger ou condamner.

Le lecteur lui pourra rêver, un petit sourire aux lèvres, aux échanges de femmes. Il perdra vite son sourire de pourvoyeur en découvrant le meurtre, la boucherie liée au meurtre chez l’Inuit quand Heq anéantit trois générations après avoir tué son ennemi. Trois générations comme le veut la tradition pour empêcher la vengeance, le prix du sang. Le lecteur ne sourira plus en regardant ses mains de pourvoyeur rougies par le sang des enfants.

Au loin les oripeaux lorsque la famine impose à un père la mise à mort de son plus jeune fils pour en nourrir le grand, celui qui a toute les chances d’être utile et rapidement à la communauté en danger.

Fi de notre bonne conscience devant un cannibalisme qui n’a rien de rituel, il est lié à la survie toute nue dans un des environnements les plus hostiles de la planète.

Oubliés nos préjugés, nos valeurs lorsque l’on se penche sur le cas du frère de Heq, demi-frère pour être exact et malgré ma haine à l’égard de ce mot. Ce dernier est homme de corps mais son cœur est femme, aussi passera-t-il d’un sexe à l’autre, dans tous les sens du terme, jusqu’au jour où une femme prononce une phrase d’homme en lui ramenant le produit de sa pêche et le prend pour épouse. Ils auront des enfants, il ressentira les douleurs de l’accouchement par procuration. Il est femme !

Une fois débarrassé de vos oripeaux, passant par les tourments que j’ai déjà éprouvé, vous prendrez certainement plaisir à la lecture du « Chant pour celui qui voulait vivre. »

Le plaisir d’apprendre, le plaisir du partage aussi, celui que vous offre l’auteur, en vous remettant avec beaucoup de tendresse, de chaleur et d’amour, une part du respect qu’il éprouve pour ces gens si peu communs qui s’appellent entre eux : Les hommes.

Mon passage préféré : Honte à moi chère lectrice, il s’agit de la mort de Shanuq qui choisit le moment d’une fête magnifique, d’un grand bonheur partagé pour quitter ce monde, exigeant de son fils aimé qu’il la pousse d’une falaise.

Mon second passage préféré : La scène magnifique qui voit Heq le second devenir chaman. Un bien beau texte pour l’accompagner dans ce qui nous restera toujours inaccessible.

Chez l’Inuit on se veut utile, une constante que l’on retrouve dans « La maison de mes pères » du même auteur.

C’est pas du Céline ou du Vian, ces deux auteurs chers à mon cœur, du Pagnol ? Non plus. Daudet peut-être ? NEIN ! Giono dans un sens, celui de l’amour des gens, de la beauté qui se cache derrière la dureté du monde.

À bientôt.
Thierry

Inuksuk – Ansgar Walk – 26/07/2002 – licence :

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