Hazârajat ou le pays des larmes. (6)

Le grand boudha de Bâmiyân avant sa destruction

Le camion stoppait et nous en sautions rapidement.
Les autres étaient excités et se disputaient pour savoir qui aurait l’honneur de devenir un Ghazi en tuant un ennemi de l’Islam.
Préoccupation ridicule pour un afghan qui devient un Ghazi en combattant les agresseurs étrangers.
Une scène effroyable s’offrait à mon regard et j’aurai souhaité être aveugle, être sourd, être mort.
Une cinquantaine de cadavres gisaient là et une longue file d’hommes qui attendaient la mort dans un silence terrifiant. Les coups de feu qui détruisaient les vies de mon peuple résonnaient fiers et forts, ainsi que les hurlements déchirants de quelques femmes qui assistaient à l’exécution de leurs hommes.

Les larmes brouillaient ma vue et je me dirigeais vers la file, Adul me suivait.
J’appelais doucement le nom de l’oncle et un vieillard à la barbe blanche se réanimait en entendant son nom.
« Où sont tes fils ? »
Question inutile en voyant les deux jeunes hommes à qui il tenait la main.
Je me tournais vers le taliban le plus proche.
« Ceux-là sont sunnites ! »
Il me regardait d’un air soupçonneux, mon aspect… Ne devrais-je pas moi même attendre dans la file ?
Adul intervenait.
« Ceux-là sont Tadjiks ! Je les connais ! »
Le taliban ordonnait aux trois hommes de quitter la file. Il lui était égal de toute façon que trois vies soient préservées. Il y en avait toujours assez à tuer.

Adul me serrait le bras.
« Va mon frère ! Va en paix avec les tiens ! Nous sommes afghans et nous tuons sur le champ de bataille. Pas comme ça ! »
Je l’étreignais et partais avec les miens, gommant la vision de la file de ceux qui allaient mourir aujourd’hui. Je devais sauver ces trois hommes avant tout.

Nous partions pour la montagne, une mère qui ne renie jamais ses enfants.
Je retournais rapidement au village afin de prévenir les femmes et de ramener le nécessaire à la survie dans la montagne aux démunis.

Le massacre dura trois jours et puis les talibans peut-être fatigués de la tuerie, mettaient fin au carnage. Sept jours après cette folie, ils autorisaient les familles à enterrer les morts.
Quelque temps plus tard, Khalili et les siens reprenaient le contrôle de la région. Il allait au cimetière prier sur la tombe des victimes. Les gens du village criaient et pleuraient :
« Pourquoi est-il là quand lui-même a eu un rôle dans la tuerie de nos hommes ? »
Nous apprendrions plus tard qu’un de ses lieutenants avait proposé d’attaquer les talibans pendant la nuit parce qu’ils connaissaient peu la région. Khalili avait répondu :
« Laisse le taliban venir et tuer tout le monde pour que dans le futur les gens réagissent et se battent contre lui. »
Je n’étais pas surpris d’apprendre une telle nouvelle.

Peu après, je retournais à Bâmiyân.
J’avais caché mon armement dans un endroit connu de moi seul et je cherchais un moyen digne de disparaître de la surface de ce monde.

Les talibans me laissaient en paix, ils étaient occupés à combattre Khalili et devaient penser que j’étais tombé au combat.
Je vivais comme un ermite dans notre maison familiale.
Je passais mon temps à méditer et à prier.
Je cherchais à passer un pacte avec les fantômes de Mazar qui étaient revenus en force.

Au mois de mars, la poudre parla de nouveau dans notre vallée.
Les talibans tiraient sur les Bouddhas avec toute la puissance de feu dont ils disposaient.
Les Bouddhas résistaient comme de fiers Hazâras, ne concédant que quelques pierres aux arrogants. Ceux-ci étaient fous de rage.
Ils firent venir des experts étrangers, experts en explosif.

Je me fondais dans la populace et apprenais que le mollah Omar avait décrété les statues idolâtres et qu’elles devaient disparaître.
Nous savions tous au fond de nous que c’est les Hazâras qui devaient disparaître. Que les statues importaient peu à ce fou mais que nous devions être brisé dans notre fierté, dans nos symboles. Les Bouddhas étaient une part de notre identité.
Les explosions titanesques qui les détruisaient étaient comme des tremblements de terre et laissaient apparaître de nombreuses lézardes dans ma maison.
Je pleurais comme je n’avais jamais pleuré, pas même enfant. Je pleurais ces deux statues comme j’aurai pleuré mon père et ma mère, ces deux djinns bienveillants qui protégeaient la vallée de mémoire d’homme.
Lorsque je regardais dans leur direction, je voyais ces deux orifices béants et pensais à cet homme dont on avait crevé les yeux dans la rue parce qu’il était Hazâra. Les talibans voulaient aveugler notre peuple cette fois.

Après la destruction des Bouddhas, je partais dans la montagne rejoindre les miens. Je voulais me rendre utile.
J’y restais jusqu’en octobre 2001 lorsque les armes parlaient, crachaient de nouveau sur l’Afghanistan.
Les américains envahissaient le pays pour nous libérer des talibans et cette fois, ils voulaient remporter une guerre en combattant.
Celle-ci était de courte durée, les talibans se diluaient sous les coups des hélicoptères apaches, des drones et les satellites de l’ennemi. Comme je les connaissais, je savais qu’ils fondaient pour mieux réapparaître et je prenais la décision de consacrer ce qui me restait de vie à la défense de mon pays.
Je partais sur Kaboul lorsque les opérations militaires le permettaient, bien décidé à m’engager dans la nouvelle armée de ce nouvel Afghanistan où le vice-président était un chiite du nom de… Khalili.

Image – Le grand boudha de Bâmiyân avant sa destruction – Lutralutra – 1978 – Licence :

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6 Commentaires

  1. lubesac dit :

    Au nom de la religion la bêtise commet des atrocités.Les limites n’existent plus!
    Quel talent d’écrivain pour rendre tous ces faits si parlants!
    Pauvres Boudhas, détruits pour « embêter »les hasaras!plus que pour détruire des représentations de visages humains!

  2. Patrick dit :

    « Nous partions pour la montagne, une mère qui ne renie jamais ses enfants. » Quelle phrase admirable !
    Tu décortiques avec précision les motivations des talibans qui, avec l’épisode des boudhas, veulent plus anéantir les hazaras que les représentations impies. et la critique sous-tend avec les « experts extrangers »qui apportent leur contribution.
    Le déchirement, la bétise, le peu de cas pour l’individu, l’ambition personnelle (Khalili…), autant de leitmotivs que tu analyses avec ce talent juste, cette plume féroce et précise. un pur moment de bonheur.

  3. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    L’écriture est superbe, pour dénoncer cette cruauté gratuite des talibans.
    L’auteur se retrouve vraiment dans l’âme de cet azâra, pour en extirper avec justesse, le déchirement qu’il subit.
    En plus des crimes fratricides que commettent les talibans, ceux-ci s’en prennent au patrimoine national. Lorsque les boudhas disparaissent, c’est une véritable perte d’identité que subit l’afgan.
    « Le fanatisme n’a pas de limite, dans la bêtise humaine ».
    Tous ces drames sont écris avec un talent et une sensibilité inouïs.
    Merci Thierry.
    Amitié.
    dédé.

    • tby dit :

      @ Dédé : Merci Dédé pour ta lecture enthousiaste et émue de ce texte. Merci pour tes compliments qui me vont droit au coeur. Amitié. Thierry

  4. Odile dit :

    cet épisode est riche en détails du déroulement de cette guerre ..
    les boudhas qui sont… un symbole important … sont réduits en poussière…
    comme si c’était la fin du monde ..

    • tby dit :

      @ Odile : Ce commentaire est exactement ma perception du monde, c’est bien la fin du monde au sens ou le monde fini avec chacun d’entre nous. Il y a autant de perceptions de la réalité qu’il y a de gens et autant de mondes par la même occasion.

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