Hazârajat ou le pays des larmes. (5)

Band-e Amir lakes in Bamyan.(Afghanistan)

Le corps de ma mère reposait à peine en Hazârajat que mes supérieurs m’envoyaient en mission d’espionnage dans le Yakaolang.
Ils voulaient mettre à profit mon physique Hazâra afin de récolter des informations sur les intentions de Khalili et de sa bande. La rumeur s’amplifiant que celui-ci rentrerait en campagne dans les prochains jours.
J’allais donc dans le village de Sar-e-Asyab où j’avais de la famille, bien décidé à ne pas combattre contre Khalili et ses Hazâras.

Si ceux-là étaient des nôtres, ils étaient tout aussi étrangers que les talibans car ils étaient à la solde de l’Iran. Leurs exactions au sein de la population locale pour le bonheur de laquelle ils étaient censés combattre m’étaient racontées chez un cousin de ma mère.
Lorsque Khalili et ses hommes tombaient sur la région c’était comme une pluie de sauterelles affamées sur un champ vert et juteux.
Ils vendaient leurs poux aux voyageurs au prix fort afin de se financer. Celui qui se rebellait contre cette pratique se voyait soumis à un traitement spécial appelé la «danse de la mort». Une punition à même de terroriser les plus braves qui achetaient donc volontiers les poux immondes.
On décapitait la victime et on lui versait de l’huile bouillante sur la plaie afin de stopper le saignement et l’on s’amusait de ses mouvements et tressautements jusqu’à ce que son corps reste immobile.
Je tombais du haut de ma tour d’ivoire de religieux lettré et ressentais un grand amour pour mon peuple et une haine féroce pour les «étrangers».
Le soir même, nous apprenions que Khalili avait commencé son offensive d’hiver et qu’une bataille était engagée à Gum Aab.
Nous avons prié afin que les combats et les brutes qui combattaient restent loin de notre pays mais le lendemain matin nous apprenions que la bataille se déroulait maintenant en terre Hazâra.
J’allais récupérer mon armement que j’avais caché avant de pénétrer dans le village et conseillait à mon grand cousin de partir dans les montagnes avec sa famille.

Le 2 janvier, les troupes de Khalili étaient dans le village et rassemblaient la population terrorisée pour un discours.
Khuda Dad Urfani qui se présentait comme ministre de l’aide sociale du gouvernement de Rabbani déclarait que :
« Cette fois, nous n’agirons pas comme par le passé. Nous ne vendrons pas nos poux et nous ne montrerons pas la danse de la mort. Nous ne vendrons pas d’opium. »
Il continuait son discours au nom d’Allah en demandant le soutien de la population pour les opérations en cours.
Le peuple était rassuré mais il n’avait plus rien à donner.

Le 7, les talibans entreprenaient une contre-offensive et deux jours plus tard les hommes de Khalili avaient disparu comme s’ils n’avaient jamais été là.
Tous ceux qui n’avaient pu fuir dans la montagne avec leur famille voyaient d’un regard triste les talibans triomphant et vengeurs prendre position dans le pays.
Je me présentais aux responsables, leur donnant toutes les informations nécessaires pour qu’ils entreprennent la poursuite et laissent le peuple en paix.
C’est là que je prenais connaissance du décret du mollah Omar :

« Décapitez tous les hommes de plus de 12 ans, que cela soit une leçon pour les survivants. »

Cette phrase maudite résonnait dans ma tête et me faisait prendre conscience que les massacres de Mazar-i-Sharif auquel j’avais participé avec tant d’ardeur n’avaient que peu à voir avec la vengeance d’un carnage sournois mais participaient bien d’un plan destiné à anéantir les Hazâras et leurs différences.
Je quittais le poste de commandement pour foncer chez les miens. Partout dans les villages, des groupes de talibans pénétraient dans les habitations et j’entendais des cris et des coups de feu.
Je croisais deux talibans haineux qui avaient arrêté un passant.
« Tu es Tadjik ou Hazâra ? »
Je n’entendais pas la réponse de l’homme mais son cri terrifiant lorsqu’ils lui crevaient les yeux.

Les larmes envahissaient mon visage mais je courrais pour atteindre la maison des miens. Lorsque j’y arrivais, je voyais deux hommes enfoncer la porte et j’entendais les hurlements des femmes. La folie régnait sur le village, on entendait partout cris et détonations.
Je fauchais un des hommes d’une rafale bien ajustée.
Le second se retournait dans le cadre de la porte, une surprise immense affichée sur le visage. Le visage d’Abdel, un compagnon de toujours, un homme que j’appréciais et que je connaissais depuis mon premier séjour au Pakistan. Nous avions étudié ensemble et parlé de notre enseignement pendant des heures. Il avait combattu les russes et les seigneurs de la guerre. Il était comme un frère.
Sa première surprise passée, il se saisissait de son arme et je le frappais à la tête avec la crosse de la mienne. Il s’effondrait et je continuais à frapper. Mon grand cousin me ceinturait et me soufflait : « Taqadus, il est mort ! C’est fini ! Ne deviens pas une bête ! »
J’aidais les miens à rassembler ce dont ils avaient besoin dans les montagnes sans un mot, mon cœur saignant à la pensée d’Abdel.

Mon destin était-il de tuer les miens ou ceux que j’aimais ?

Je me maudissais et maudissais le mollah Omar et les siens qui avaient fait de moi ce que j’étais devenu.
Avant de partir, le cousin de ma mère me demandait d’aller voir chez son oncle quelques rues plus loin.
J’acquiesçais et m’y rendait comme une machine. La maison était sens dessus-dessous. Les femmes me disaient que les hommes avaient été emmenés par les talibans.
Je me dirigeais vers le poste de commandement pour y apprendre que le lieu d’exécution choisi se trouvait derrière le bâtiment d’Oxfam, un hôpital près de Shor Aab.
Je me joignais à un groupe de bourreaux qui y allaient en camion.
Je serrais mon arme de toute mes forces et mes mains me faisaient mal. Mes dents étaient si fortement serrées que je sentais de petits morceaux d’émail se détacher sous la pression.
Mes compagnons de route étaient joyeux et riaient.
Je voulais les voir tous morts.
Je remarquais qu’un des hommes qui restait silencieux comme moi, me regardait avec une attention particulière et je reconnaissais Adul, un Tadjik de mes amis. Dans son regard, je discernais comme une excuse et cette demande de pardon pénétrait jusque mon cœur et ma haine se volatilisait.
J’étais fatigué de tuer.
Je voulais sauver l’oncle et ses fils mais j’étais fatigué de tuer.
À cet instant naquit mon souhait de mourir.
Mourir pour avoir la paix et bénéficier du pardon.

Image – Band-e Amir lakes in Bamyan.(Afghanistan) – Hadi1121 – 12/05/2007 – Licence :

Domaine public

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8 Commentaires

  1. lubesac dit :

    Il y a parfois des situations terribles, insoutenables…..

  2. Patrick dit :

    La violence insoutenable souligne l’horreur absolue, la folie qui s’empare des fanatiques.
    j’aime la révolte de Taqadus, sa renaissance, son destin qu’il décide de prendre en main et son identification à une communauté. il redécouvre ce qu’il est et plonge dans la violence pour le réaffirmer.
    Une nouvelle remarquable. Un chef d’oeuvre d’intelligence écrit dans un style toujours aussi remarquable.

  3. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    La loi prévoyant la décapitation de tous les hommes au-dessus de douze ans, est un véritable génocide, de la part du mollah Omar.
    L’écoeurement de l’azâra demeure total. Déchiré entre le remord et le désir de vengeance, l’homme préfère la mort.
    Il est impossible de rester insensible devant ce texte, qui décrit cette violence insensée, déchirant tout un peuple.
    Avec talent, l’auteur dévoile les pensées qui tourmentent le taliban repenti.
    Amitié.
    dédé.

    • tby dit :

      @ Dédé : Merci Dédé, par delà tes commentaires je ressens que j’ai atteint mon but d’auteur et cela me fait très plaisir. Amitié. Thierry

  4. Yannick dit :

    je suis écoeuré par tant de violence mais tu nous donnes à voir la rebellion du taliban devant tant de cruauté. il veut mourir, ne veut plus tuer et je file découvrir la fin…

  5. Odile dit :

    l’horreur .. dans toute son envergure .. pour satisfaire .. l’appétit insatiable .. de fantiques .. révoltant .. répugnant!
    Il s’est enfin … décidé de prendre la défense du camp des plus faibles .. mais à quel prix !
    Je comprend qu’il doit être faitgué de tuer .. et qu’il n’aspire qu’à la mort .. qui est en fait .. sa seule porte de sortie .. de ce cauchemar !

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