Hazârajat ou le pays des larmes. (4)

Flags for the matyrs. Road to Bamiyan, Afghanistan

Je passais l’année 2000 à effectuer, aussi bien que possible, mes devoirs de taliban et ceux de mon nouveau statut de chef de famille.

Les devoirs d’un taliban en pays chiite étaient réduits à leur plus simple expression. Nous devions patrouiller dans la ville afin de nous assurer que la loi coranique était respectée comme les autorités de Kaboul l’avaient édicté.
Port de la burqa pour les femmes, une barbe d’au moins dix centimètres de longueur pour les hommes, perquisition dans les habitations afin de saisir et détruire les instruments de musique, les cassettes, les télévisions, magnétoscopes. Toutes représentations humaines, les photographies de famille, les poupées des fillettes étaient saisies et détruites. Nous contrôlions aussi les bonnes mœurs, l’homosexualité était punie de mort, la fornication de cent coups de fouet. Notre présence se faisait sentir lors des mariages afin de vérifier l’absence de musique et surtout dans les écoles où nous préparions les générations futures de cette terre d’islam purifiée.
Mon état de taliban était de plus en plus incompatible avec ma nouvelle vie et je me réfugiais dans la prière afin de pouvoir surmonter cette contradiction.

Je montais souvent sur les Bouddhas, comme jadis dans la fraîcheur du petit matin. Je laissais mes doigts effleurer le grès et je retrouvais cette insouciance de l’enfant que j’avais été pendant quelques instants. L’appel du muezzin ne m’évoquait plus la paix et le peuple maintenant, il m’évoquait la haine des hommes et la stupidité qui régnait en ce monde.

Peu à peu la sourate «An-nas», les hommes, prenait un nouveau sens et je commençais à me demander si le mauvais conseiller qui soufflait le mal dans la poitrine des hommes n’était pas une des personnes que j’avais le plus respecté jusqu’à présent.

La fissure s’agrandissait et devenait un gouffre lorsqu’un de mes chers amis d’enfance était arrêté avec son amant. Il était homosexuel mais il était mon ami, je le connaissais depuis toujours et je savais bien qu’il était lui incapable de faire le moindre mal. Les deux hommes étaient placés près d’un mur qu’on faisait s’écrouler sur eux et un bulldozer passait sur les décombres pour finir le travail. Ses pleurs et son regard implorant resteraient gravés à jamais dans mon âme.

J’étais révolté, un conflit puissant et destructeur se déroulait en moi. Ma foi était ébranlée par ce qui se déroulait ici. J’avais beau avoir été endurci par des années et des années de guerre, des années d’études religieuses et d’endoctrinement, ce qui se passait dans le pays, mon pays me bouleversait. Les simples larmes d’une enfant lorsque je lui arrachais des mains son jouet de toujours, comme si il c’était agit du diable en personne, me touchaient comme les larmes de ma mère sur le corps sans vie de mon père.

Mon chef se rendait compte de ma «dévolution».
Il me mutait dans une unité combattante et je me retrouvais dans mes chères montagnes à poursuivre les bandes armées qui menaçaient la paix.
Nous poursuivions les troupes de Khalili du parti Hezb-e Wahdat-e islami. Nous les harcelions tant et si bien qu’ils passaient un accord avec nous à la vallée du Suof. Un genre de cessez-le-feu était proclamé et les talibans promettaient de ne pas attaquer le Yakaolang Hazâra si les troupes de Khalili en restaient éloignées.

Après cet accord, je rentrais fin 2000 à la maison pour trouver ma mère très malade. La pharmacopée traditionnelle était incapable de l’aider, aussi je me devais de l’emmener d’urgence à l’hôpital. J’empruntais un véhicule à un ami et je la conduisais à l’hôpital de campagne des talibans. Ma mère gisait inconsciente dans la jeep et je courrais demander de l’aide aux hommes qui se trouvaient devant le bâtiment. Ils venaient en pressant le pas et me regardaient étonnés lorsqu’ils découvraient que le malade en question était une femme. Ils se refusaient à la toucher et m’annonçaient que le mollah Omar avait déclaré que les femmes se devaient d’être soignée par des femmes et qu’il n’y avait pas de femme-médecin dans cet hôpital.

Je pleurais…
Je criais que j’étais un taliban, que j’avais combattu avec eux depuis le début, que ma mère était à l’agonie dans cette voiture et qu’elle avait un besoin urgent de soins, mollah Omar ou pas.
Ils secouaient la tête et s’en retournaient vaquer à leurs occupations.
J’étais fou de douleur et je hurlais :
« Je vous maudis vous et vos familles. Je maudis les talibans et le mollah Omar ! »

J’entendais le bruit caractéristique de l’armement d’une Kalachnikov et je m’apprêtais à mourir à l’instant.

Un des hommes se plaça devant les armes et me fit signe de partir. C’était un de mes compagnons d’arme de Mazar-i-Sharif.

Je retournais à la maison et portais maman jusque dans son lit.
Elle était brûlante de fièvre et je baignais ses lèvres à l’aide d’un tissu humide.
Les murs de torchis de ma demeure me hurlaient que j’étais Hazâra, que ma mère était ce pays et que les étrangers ne voulaient que notre malheur, notre disparition.
Je pleurais à chaudes larmes sur mon propre sort, sur cet engrenage infernal où j’avais mis le doigt. On ne quittait les talibans qu’en petits morceaux comme les bombes humaines ou bien mort au champs d’honneur, tombé en martyr pour la gloire de… De qui ? De Dieu ? D’Omar ? De quelque saoudien fortuné et exalté ? Je ne le savais plus.

Je sentais la main de ma mère se poser sur la mienne.
Elle me souriait.

« – Mon fils, je vais rejoindre ton père…
– Tais-toi maman, garde tes forces ! Tu vas guérir !
– Mon fils, j’ai vu ton père en rêve.
Il m’a dit que cela n’avait pas d’importance que nous ne reposions pas côte à côte. »

Elle avait du mal à parler et brûlait ses dernières réserves d’énergie pour me donner le message de mon père. Je la prenais dans mes bras et collais mon oreille à ses lèvres en flammes…

« Il m’a dit que cela n’avait pas d’importance que nous soyons chiite ou bien sunnite.
Il m’a dit que ce qui est important c’est d’être de bons êtres humains et de bons Hazâras.
Il m’a dit que nous devions mourir en paix avec ce monde, que c’ést la seule chose qui compt… »

Le dernier souffle de ma mère portant ses derniers mots se frayait un passage dans les masses d’obscurantisme, d’idiotie, d’arrogance et de méchanceté qui régnaient dans mon esprit et il se posait comme un baiser sur mon cœur. Comme par magie, la carapace, le carcan taliban explosait et Taqadus, le Hazâra renaissait. Sa mère lui ayant donné la vie pour la seconde fois.

Je hurlais et mes ancêtres hurlaient avec moi et le pays hurlait avec moi et tous les Hazâras de par le monde hurlaient avec moi.

Image – Flags for the matyrs. Road to Bamiyan, Afghanistan – Carl Montgomery – 22/10/2008 – Licence :

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9 Commentaires

  1. Gondolfo dit :

    Une belle épopée Thierry. Un pays qui a fasciné tous ceux qui y sont passés.

  2. la connaissance n’arrive pas sans l’effroi…
    merci Thierry.
    baisers

  3. lubesac dit :

    Tu montres une face que l’on n’a pas l’habitude de voir, leur vision à eux, les talibans obéissants.
    L’idéologie s’effondre dès que l’on touche à ce qui est cher!Il faut la souffrance pour éclairer.
    Belle image que celle de la mère mourante qui redonne la vie à son fils.

  4. Patrick dit :

    Le déchirement entre la réalité et sa croyance, cette lutte intérieure qui se déroule en lui est bouleversante. Tu uses de détails qui frappent et nous ressentons les tourments avec lui.
    Et puis, dans le fonds, ce que tu veux nous dire c’est que derrière le monstre, le fanatique, l’intolérant, il y a quelqu’un qui, un jour, a été un enfant.
    La progression dramatique de ta nouvelle est maitrisée et la tension monte. Le destin est en marche…

  5. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Le texte décrit avec une grande sensibilité, le déchirement progressif de ce taliban, dont l’endoctrinement s’effondre, devant le malheur qui frappe son peuple.
    Le récit est bouleversant lorsque l’hazâra chiite, hurle devant cet obscurantisme qui va être la cause de la mort de sa mère. Cette loi coranique, dictée par les maudits talibans ou le mollah Omar.
    Cette croyance idiote rend le chiite hors de lui; et sa colère lui rend sa dignité humaine, ainsi que son identité.
    Par ce sujet délicat, l’auteur réalise un travail difficile, qu’il mène avec un réalisme poignant, en y mettant tout son talent.
    Bravo.

    Je profite de ce moment pour te souhaiter une bonne soirée, pour parvenir au seuil de l’an neuf ( dans les deux sens du terme ).
    Pour moi, pas de fête, car je ne suis pas dans mon assiette ( grippe ou crise de foie ), donc, bol de riz et verre d’eau minérale, accompagneront les douzes coups de minuit.
    Amitié.
    dédé.

    • tby dit :

      @ Dédé : Merci Dédé pour ce superbe commentaire où l’on peut lire entre les lignes l’effet produit sur le lecteur que tu es. C’est une nouvelle que j’aime beaucoup et avec laquelle j’ai beaucoup vibré. Je te remercie pour ton souhait en ce qui concerne la soirée d’aujourd’hui qui restera bien calme pour moi aussi. Je reste à la maison avec ma fillette et nous attendrons minuit ensemble pour voir les feux d’artifice que les allemands tirent à cette occasion. J’ai quelques fusées en réserve moi aussi. Remets toi bien et que 2009 te réserve ce que tu en attends. Amitié. Thierry

  6. Yannick dit :

    l’histoire se déroule de plus en plus poignante de plus en plus dramatique. les exactions des talibans sont restitués et cela est juste de les rappeler. j’ai lu cette partie sans m’en rendre compte tellement j’étais pris par l’histoire dramatique de la mère et du fils. Comme le dit Patrick tu nous montres l’enfant qu’a été le taliban. c’est bien pensé et bien dit…

  7. Odile dit :

    j’ai dû mal ..à réprimer mes larmes ..
    j’ai souffert .. et crié avec Lui !

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