Hazârajat ou le pays des larmes. (3)

Taliban in Herat.

Les premiers temps à Bâmiyân j’étais perdu. Je ne rendais pas visite à ma famille et je faisais tout mon possible pour éviter le contact avec quelque Hazâra que ce soit. Ce qui je dois l’avouer était un tour de force au cœur de notre pays.
Mon chef appréciait hautement cette retenue
J’essayais de me cacher des fantômes qui me hantaient et que je combattais farouchement l’amour puissant que je ressentais pour mes gens, pour mon sang.
Je me réfugiais dans la prière et passait le plus clair de mon temps libre à la mosquée que les sunnites avaient spécialement aménagée afin de ne pas se mêler aux infidèles.

Je rencontrais là Abdul, un marocain aux yeux clairs qui était plein de compassion pour le genre humain.
Nous passions de longues heures à discuter tel ou tel passage du coran qui pouvait être à même de soulager les doutes qui nous assaillaient sur le bien-fondé de nos actes.
Abdul ne venait pas d’une madrassa pakistanaise comme moi, il venait de Londres où il avait été étudiant chez un mollah célèbre pour ses prises de position anti-occidentale et ses appels enflammés pour le Djihâd.
Il lisait en moi comme dans un livre.
Il m’aidait à faire ce travail que je me refusais d’accomplir. Il m’aidait à chasser les fantômes.
Il me citait sans cesse la sourate «Ad-douha», le jour montant.

– Au nom d’Allah, le Tout miséricordieux, le Très miséricordieux.
– Par le jour montant !
– Et par la nuit quand elle couvre tout !
– Ton Seigneur ne t’a ni abandonné, ni détesté.
– La vie dernière t’est, certes, meilleure que la vie présente.
– Ton seigneur t’accordera certes et alors tu seras satisfait.
– Ne t’a-t-il pas trouvé orphelin ? Alors il t’a accueilli !
– Ne t’a-t-il pas trouvé égaré ? Alors il t’a guidé !
– Ne t’a-t-il pas trouvé pauvre ? Alors il t’a enrichi !
– Quand à l’orphelin, donc, ne le maltraite pas.
– Quand au demandeur, ne le repousse pas.
– Et quand au bienfait de ton Seigneur, proclame-le.

Ces mots, l’amitié d’Abdul et sa compassion envers moi, envers «celui qui tue les siens» m’apportaient la paix et les fantômes se terraient maintenant au fond de moi, apeurés, affaiblis par cette force que nous donnait le coran.
Je m’étais fait orphelin et mon Seigneur m’avait recueilli.
Je m’étais égaré et il m’avait guidé.
Je m’étais appauvri et Abdul son envoyé m’avait enrichi.

Je me décidais donc devant tant d’amour de faire preuve d’amour également. Les chiites de Bâmiyân n’étaient-ils pas des orphelins, des égarés et des pauvres ? Je me tournais vers ma communauté et celle-ci m’accueillait à bras ouverts.

J’allais chez mon oncle et j’y apprenais de mauvaises nouvelles. Mon père était à l’agonie à Kaboul. Je m’effondrais en l’apprenant. Une fois encore, le chiite et le sunnite se réunissaient dans la prière pour un but commun. J’étais touché par la simplicité de l’islam pratiqué par les miens. Ils croyaient simplement, avec leur cœur et sans discours théologiques. Ils partageaient leur foi comme ils partageaient leur pain, comme on partage quelque chose de nécessaire à la survie du groupe. Je passais une soirée merveilleuse avec ces gens que je croyais vouloir renier, me berçant dans les souvenirs de l’enfance, les souvenirs de cet religion vécue avec le cœur comme la pratiquait aussi mon père.
J’allais voir mon chef qui me donnait la permission de partir quelques jours pour Kaboul et j’allais embrasser Abdul.
Il me serrait contre lui comme si nous ne devions jamais nous revoir et me soufflait à l’oreille qu’il était fier d’avoir pu m’apaiser et de pouvoir ainsi compter sur moi si nous devions combattre côte à côte.

Je ne devais jamais le revoir, on me fit savoir qu’il était mort en martyr et j’étais très heureux de le savoir au paradis, jouissant des plaisirs et des grâces.

A Kaboul l’atmosphère était sombre et tendue. La ville était un champ de ruines et les
patrouilles des talibans qui mesuraient la longueur de la barbe des hommes n’étaient plus accueillies dans la joie. Les visages étaient maussades et renfermés et seuls les enfants avaient encore un regard. Cette ville jadis si gaie et bruyante était elle même devenue un fantôme comme si en bannissant la musique nous en avions aussi banni l’essence.

Lorsque j’arrivais chez mes parents ce fut pour trouver ma mère en larme sur le corps encore chaud de mon père. Je l’étreignais longuement, retrouvant avec un plaisir inouï son odeur et sa chaleur. Ma mère s’étant retirée, je passais la nuit auprès de mon père, cherchant à me remémorer tous les bons moments que nous avions passé ensemble. Ils étaient limités à mon enfance mais avaient encore toute leur vigueur comme s’ils dataient d’hier.
Je me souvenais de sa patience pour répondre à mes questions d’enfant sur le monde et son agencement. Jamais il n’avait laissé une question sans réponse et celles-ci étaient toujours accessibles à ma compréhension. J’aimais cet homme comme il m’avait aimé, simplement.
Je lui racontais mes années au Pakistan et dans les rangs des talibans. Je baissais le ton de la voix pour évoquer Mazar-i-Sharif mais je ne cachais rien. Je craignais que mon père ne me déteste pour avoir tuer les miens, lui qui aimait tant notre peuple, lui qui était si fier d’être un Hazâra.
Il émanait une paix sereine de son corps et je croyais comprendre qu’il ne m’en voulait pas, qu’il était parti pour un monde meilleur et qu’il m’y accueillerait comme un père accueille son fils lorsque je l’y rejoindrai.

Ce fut en allant effectuer les démarches pour que nous puissions l’enterrer à Bâmiyân que j’assistais à un spectacle qui me remplissait d’horreur. Une femme était lapidée pour adultère. On l’avait enterrée jusqu’au cou et les participants lui jetaient des pierres au visage et sur la tête. Ses cris me déchiraient le cœur et malgré l’horreur de la scène, je ne pouvais m’empêcher d’y assister jusqu’au bout. J’étais écœuré de voir le plaisir qu’éprouvaient certains participants et soulagé de constater que son mari pleurait comme un enfant de devoir jeter des pierres.
Cette scène se gravait dans mon être et j’en ferai longtemps d’atroces cauchemars.
Je crois bien que de fut une de ces pierres qui avait fissuré l’enveloppe, le blindage de taliban qui m’aveuglait. Juste une fissure…
Il me faudrait bien pire encore pour me libérer de ce carcan.
J’obtenais l’autorisation de rapatrier le corps de mon père à la condition expresse qu’il soit enterré dans un cimetière exclusivement sunnite, ce qui devait être attesté par le commandant local des talibans.
Ce diktat agrandissait la fissure qui s’ouvrait en moi quand je réalisais qu’il signifiait que mon père et ma mère se devaient d’être séparés dans la mort pour l’éternité.

Image – Taliban in Herat – Bluuurgh – 15/07/2001 – Licence :

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9 Commentaires

  1. pizon dit :

    très belle histoire, Histoire.
    je continuerai plus tard.

  2. lubesac dit :

    Les tourments intérieurs commencent et puis apparait la première fissure!Ta plume, Thierry, me rend facile cette lecture de faits peu attirants et assez compliqués.

  3. Patrick dit :

    Cette nouvelle est du grand Thierry !
    Tu décryptes les enjeux de cette période trouble et gràce à toi tout devient limpide.
    j’aime beaucoup les fissures qui commencent à aparaître chez ton personnage, ces interrogations qui le minent, ses yeux qui s’entrouvrent, ce recul qu’il commence difficilement à avoir. L’ambivalence entre la croyance originelle et l’action, la plongée dans la réalité sont ici analysées avec justesse.
    Ton style est maitrisé de bout en bout, réfléchi et précis. Que du bonheur !

  4. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Le taliban de confession chiite, commence à ressentir le remord qui le ronge.
    Ce texte est d’une beauté cruelle, où lhomme se déchire entre ses croyances extêmes, et son origine Hazâra, dont son père était fier.
    Il ne demeure pas insensible devant les meurtres commis, au nom de la sainte religion, par ses frères Talibans.
    Les mots sont d’une justesse adroite pour définir les hésitations de l’ancien chiite.
    Avec un immense talent, l’auteur nous fait partager ces moments de doutes, de questionnement, d’écoeurement que subit le taliban.
    Un grand moment de lecture.
    Amitié.
    dédé.

  5. Yannick dit :

    ton style est toujours aussi efficace et j’avance dans l’histoire sans peine. le style est beau aussi avec ces sourates dites et répétées dans le texte par le narrateur. le taliban deviendrait-il humain après toutes ces épreuves, très bien racontées, qui lui ont été donné de vivre? je m’en vais le découvrir…

    • tby dit :

      @ Yannick : De nouveau sourire, cette fois devant ta question. Je vais adopter une attitude jésuitique en te posant une autre question : Avait-il jamais cessé de l’etre ? C’est bien une constante dans mes textes que de faire rimer humanité avec horreur et grandeur.

  6. Odile dit :

    Je suis particulièrement sensibilisée .. par cet épisode… tant il contient … des préceptes de Vie importants …

    La religion peut séparer des familles .. mais les liens du sang .. prévalent toujours ..
    N’oublions pas que si il existe différentes religions .. c’est le fait des Hommes … qui ont eu ce besoin d’imposer leur suprématie… à d’autres hommes!

    cette rencontre avec Abdul .. qui pourtant n’était pas des siens .. lui a permis de pouvoir interpréter correctement …le Coran ..
    de plus cette Amitié ..l’a apaisé … et lu i a ouvert les yeux .. car en suivant le coran .. il pouvait à nouveau retrouver .. les Siens…

    Lorsque l’on se recueille auprès d’un Être Cher …. lors de son dernier voyage … le défilé des moments passés avec Lui .. adoucit notre peine .. on peut lui raconter aussi tout ce quenous avons vécu .. loin de Lui .. et ce à chaque fois .. qu’on en éprouve le besoin… car c’est à mon sens .. le faire VIVRE …
    La lapidation … est une barbarie sans nom …d’ailleurs dans ta narration .. tu mets en exergue .. le non sens de cette condamnation .. puisque le mari victime.. pleure …en y participant!

    des fois .. il faut assister.. à des crimes pareils .. pour que s’entrouve un peu le voile … qui nous masque la vision … de nous -même!.. et il faudra pour qu’il tombe .. au sol .. être confronter .. à des aberrations adminsitratives .. comme c’est le cas là .. pour être touché au plus profond de notre chair .. et surtout de notre coeur .. !

    • tby dit :

      @ Odile : Oui la religion peut séparer des familles. il me suffit de regarder dans la direction de certains membres de ma famille devenus Témoins de Jéhovah ou de penser à la Saint Barthélémy dans un cadre familial plus large. La lapidation est la preuve que l’humain n’est toujours pas sorti de la préhistoire, nous avons donc l’age de la pierre taillée, celui de la pierre polie et enfin celui de pierre jetée.

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