Hazârajat ou le pays des larmes. (1)

Bamyan

« – Taqadus ? Tu veux une cigarette ?
– Oui, je veux bien ! »

Le geôlier me glisse une cigarette entre les barreaux.
Je tire avidement et je tousse !
Il se marre.

Le soleil va bientôt se lever sur notre belle vallée de Bâmiyân.
« Notre vallée », malgré tout, malgré la guerre, les morts et les horreurs.

« Taqadus ! Il est temps de prier ! L’aube… »

Je pratique les ablutions rituelles et me retire sur le tapis de prière, le seul objet qu’ils m’aient laissé.
Je pense à la sourate «Al-Falaq», celle de l’aube naissante.

– Au nom d’Allah, le Tout miséricordieux, le Très miséricordieux.
– Dis : « Je cherche protection auprès du Seigneur de l’aube naissante,
– contre le mal des êtres qu’il a créés,
– contre le mal de l’obscurité quand elle s’approfondit,
– contre le mal de celles qui soufflent sur les nœuds,
– et contre le mal de l’envieux quand il envie. »

Je prie, intensément, comme je l’ai toujours fait, depuis l’enfance, depuis le temps où j’ai quitté Bâmiyân pour suivre mon père à Kaboul. Un homme pieux, un homme généreux et bon qui doit se retourner dans sa tombe en voyant ce dont il advient de celui en qui il avait placé toutes ses espérances.
Après la prière, je me dirige vers mon lit et y prends place, perdu en moi même, les souvenirs affluent, interrompus par la voix de voix de Syed.

« – Taqadus ! Tu sais bien que tu n’as pas le droit de t’allonger sur le lit !
– Et alors ! Vous allez me tuer pour ça ? »

Il se tait, il sait que dans quelques minutes ils viendront me chercher.
Pour me tuer justement, parce que j’ai été un taliban.
Tout aurait pu être autrement.
Je me souviens.

Je suis né à Bâmiyân, il y a de cela bien longtemps, je ne me souviens plus de mon âge. Il faut dire qu’il y a eu tant de guerres.
Je suis né Hazâra et nous parlons un persan fortement teinté de mongol.

Nous sommes les gens d’ici. Notre aspect physique est celui des mongols, plus ou moins, plutôt plus que moins et nous avons une autre particularité, celle d’être chiites dans un océan de sunnites. Enfin, sauf moi, mon père et la quasi totalité de ma famille, nous appartenons à la minorité sunnite des Hazâras.
Ces particularités qui sont aussi la fierté de notre peuple sont les causes de ma mise à mort prochaine et de la persécution séculaire qui accable les nôtres.
Nous sommes depuis toujours cantonnés dans des métiers subalternes, interdits à la politique, des sous-afghans.
Quand on ne nous massacre pas, comme le redoutable Khân de Kaboul, Abdur Rahmân Khân à la fin du 19ème siècle, lui qui nous hantent encore dans les contes et légendes. Non content de nous tuer, de nous piller, de vendre nos enfants comme esclaves, il donnait nos meilleurs terres aux Koshis : des pachtounes…

J’ai grandi dans ce pays, dans cette vallée, ne prenant pas vraiment conscience des différences, des obstacles insurmontables, des haines forgées et du prix du sang.

J’aimais à monter sur la tête des Bouddhas, contempler notre pays de ces altitudes, le nuage de mon souffle dans l’air cristallin étant la seule preuve de l’existence de la chaleur.
J’y attendais avec bonheur l’appel du muezzin qui résonnait sur la vallée, ricochait entre les montagnes pour atteindre ma petite oreille et s’y lover pour me susurrer : « Taqadus, il est temps de rejoindre le peuple pour la prière. »

Quand je n’aidais pas aux champs, je parcourais les dédales, montais les escaliers taillés dans la pierre et admirais les fresques, les couleurs, m’imaginant les artistes, exaltés par l’importance de leur œuvre qui souriait comme seuls les Hazâras savent le faire.
Je restais longuement à effleurer les murs, cherchant à capter les efforts du tailleur de pierre, le souvenir de ses coups sur le burin, l’odeur de la pierre qui éclate.
Ces hommes, ces efforts étaient les miens.
Je fondais dans le décor, j’étais Bâmiyân et fier de son histoire millénaire.

Au début des années soixante-dix, la situation politique trouble et les rumeurs de conflit poussaient mon père a quitter le Hazârajat et ce fut un grand malheur pour ma mère et pour moi. Elle parce qu’elle était chiite et moi parce que j’aimais ma vallée.
Nous voici à Kaboul, l’agitation de la capitale, j’étais désœuvré dans cette multitude et mon père, suivant les conseils d’un bon ami, m’envoyait étudier dans une madrassa au Pakistan.

Ma longue vie sera une suite de déchirures, de migrations et d’erreurs.

Au Pakistan, mon aspect physique n’était pas un problème. Il y avait là des étudiants de l’ensemble de l’Oumma. J’y rencontrais même des élèves qui venaient d’Europe, un mot magique que celui-ci. Au cours de mes études, il prendrait peu à peu la même signification que celle que nous donnions à l’Amérique : «Satan».
J’apprenais l’arabe classique afin de lire le coran dans la langue des ses origines.
Je m’enthousiasmais pour la pensée de Deobandi et ce retour à un islam pur, celui existant au temps du Prophète, un retour aux sources, celles de jouvence.
J’étais bon élève et je grandissais, mon corps et mon âme grandissaient.
J’étais loin de donner à la sourate «An-nas», les hommes, la signification que je lui donne aujourd’hui.

– Au nom d’Allah, le Tout miséricordieux, le Très miséricordieux.
– Dis : « Je cherche la protection auprès du Seigneur des hommes.
– Le Souverain des hommes,
– Dieu des hommes,
– contre le mal du mauvais conseiller, furtif,
– qui souffle le mal dans la poitrine des hommes,
– qu’il soit un djinn ou un être humain. »

Image – A historical picture of Bamiyan Budha – Hazaraboys – 26/04/2009 – Licence :

Domaine public

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8 Commentaires

  1. Patrick dit :

    Une nouvelle « nouvelle » de Thierry est toujours un moment particulier. J’en salive d’avance et attends de trouver le bon moment pour la lire. Le calme, tous mes capteurs sensoriels en éveil, reposé : telles sont les conditions préalables. Et ensuite commence ma lecture.
    Ce que je viens de lire, cher thierry est réjouissant à plus d’un titre : en t’appuyant sur ta culture (ce qu’il y a de génial avec tes nouvelles c’est que l’on apprend toujours beaucoup), « Hazârajat ou le pays des larmes » est très prometteur, la mise en situation parfaite et le sujet pertinent. l’idée de se glisser dans la peau d’un taliban, sans sombrer sur (ou dans) l’écueil du manichéisme est une belle idée. Tu nous donnes les clés pour comprendre, « rien n’est jamais aussi simple que l’on veut vous le faire croire » nous dis-tu.
    je poursuis ma lecture…
    Amitié.
    PAT

  2. lubesac dit :

    J’ai attendu d’avoir du temps devant moi pour m’attaquer à cette nouvelle qui m’entraîne dans un pays que j’ai côtoyé il y a peu en lisant les deux romans de Khaled Hosseini « les cerfs-volants de Kaboul » et « mille soleils splendides »Avec ton art de te mettre dans la peau d’un autre, tu vas nous amener à réfléchir et nous apprendre encore et encore

  3. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Ce moment de lecture est particulièrement agréable. L’auteur décrit le ressenti de ce Taliban, avec tout l’amour que porte cet homme, pour son pays.
    Transporté dans l’ambiance de cette région, où les êtres ne manquent pas de fierté, le lecteur saisira mieux l’histoire, traité du côté Taliban.
    Sujet très délicat que l’auteur nous narre avec maîtrise, et mène ce difficile défi, qui prend belle allure.
    Bravo,Thierry.
    Amitié.
    dédé.

  4. tby dit :

    @dédé: Merci Dédé du matin de te pencher sur ce texte. Je sais qu’à travers tes commentaires, j’aurai une idée précise de la valeur de ce texte qui me tient à coeur.
    Amitié
    Thierry

  5. Yannick dit :

    Salurt Thierry,
    la nouvelle s’installe et comme le dit Patrick, nous apprenons des choses nouvelles grace à ta culture. c’est aussi ce que j’aime dans ta façon d’écrire, c’est que j’apprends beaucoup sans m’en rendre compte. en te lisant, je me dis que même de nos jours on ne peut échapper à la religion et qu’un jour il faudra que je sache faire la différence entre un chiite et un sunnite.
    la vie passée du narrateur nous est contée et là on apprend que ce taliban est natif de la ville des boudhas et qu’on va le tuer. je me dis que tu as encore pris le contrepied de l’histoire et j’ai hâte de voir où tu vas me mener. je poursuis

    • tby dit :

      @ Yannick : Je passe beaucoup de temps avant l’écriture à me renseigner sur les sujets que j’entreprends et je prends toujours du plaisir à y rassembler une somme de connaissance suffisante pour que le texte puisse tenir debout. Bienvenue dans le monde de notre taliban Hazara. Amitié. Thierry

  6. Odile dit :

    Un autre pays .. une autre histoire .. d’Homme …
    sourire
    je me suis très peu interessée à cet événementiel… étonnament .. certainement .. en raison de mes priorités du moment …
    ce que j’apprécie dans tes écrits .. c’est que j’y apprends beaucooup .. j’enrichis mes connaissances .. et tu nous gâtes particulièrement en émotionnel … et j’ai toujours la sensation de visionner un film .. une vraie came à yeux …
    et cela … peu d’Auteurs sont aptes .. à réussir ce tour de force ..magique
    sourire

    • tby dit :

      @ Odile : Bonjour, le compliment me va droit au coeur. J’ai tenté d’ouvrir la porte de l’Afghanistan avec ce texte et de continuer à approfondir ma vision de notre destinée, nous n’en sommes pas véritablement maitre, cette maitrise étant sérieusement limitée par le cadre de notre éducation et notre champ culturel.

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