Guest : Monsterjack

Sation–service

J’ai rencontré Monsieur Monsterjack sur myspace, un lieu peu fréquentable mais qui est plutôt bien fréquenté. Lorsque j’ai lu son «Daisy Nepsy» et que je lui ai proposé mon amitié virtuelle, je l’ai fait en lui écrivant ces quelques mots : « Quand je te lis, je n’ai pas l’impression de lire un rouleau de papier toilette. »
Et c’est toujours l’effet que cela me fait, lire Monsterjack c’est avoir l’impression d’avoir un bon vieux livre entre les mains.
Découvrez ici et sur les liens qui suivront Monsieur Monsterjack.

 

Présentation :

Un soir j’étais confortablement calé dans un fauteuil au cuir marron quelque peu élimé à regarder une série à la télévision. Je me souviens très bien qu’il y avait un type qui conduisait une voiture dans la nuit. Soudainement il y eut une coupure de courant. J’empoignai alors une torche et pour patienter je m’amusai à projeter son faisceau lumineux sur l’écran obscurci en lui faisant décrire de grandes auréoles, comme les phares de cette voiture qui m’éblouissaient quelques minutes auparavant. C’est alors que se produisit un phénomène étrange. Depuis je ne sais si le courant va fini par revenir.

 

Station-Service – Episode I

J’éteins les phares, coupe la radio et arrête le moteur. J’ai conduit toute la nuit. Je regarde mon visage dans le rétroviseur central. « Hum ! Je ne suis vraiment pas frais ! » La barbe commence à recouvrir mon faciès. Mes yeux sont explosés. Bien qu’il me reste encore plus d’une demi-journée de route, la raison impose l’arrêt. Je m’extirpe de l’habitacle, claque la portière. Il est tôt. Le jour n’est pas encore levé. Un petit vent vif me glace les os.
Je contourne la voiture et me présente devant le distributeur de carburant. Je respecte scrupuleusement les instructions édictées par l’automate ; j’introduis la carte bancaire dans la fente ; du pouce, je l’enfonce délicatement à fond puis compose son code secret ; je sélectionne le carburant, récupère la carte et ouvre la trappe du réservoir ; je tourne la clé dans la serrure du bouchon et le dépose sur l’automate ; je m’empare du pistolet, tire le long tuyau et enchâsse minutieusement le bec dans l’embout circulaire du réservoir. « Voilà, tout est en ordre, je n’ai rien oublié ? » Mon esprit est encore embrumé. Le pistolet bien en main, je presse la gâchette ; une forte odeur de gazole emplit mes narines. Ce n’est pas l’idéal au petit matin. Je suis pris de nausées tandis qu’implacablement galopent en rythmes distincts les compteurs de l’automate ronronnant …
Quelques phares de voitures s’étirent sur le long ruban de l’autoroute. Le parking de la station service est vide ; l’interminable flot du retour de vacances n’a pas encore débuté. La grande porte vitrée de l’entrée de la station service s’ouvre automatiquement à mon passage ; un rideau de chaleur s’abat sur moi. Un désert m’accueille. D’un regard circulaire, je repère les toilettes sur ma droite.
Je pousse la porte frappée de l’écriteau : « messieurs ». La pièce est plongée dans une demi-pénombre. Un homme se rase à un lavabo ; il est torse nu ; il pue le fauve. Malgré son impassibilité apparente, je sais que dans la glace il suit mon déplacement vers les pissoirs. Je me montre devant la vespasienne. Une forte odeur d’urine s’en échappe. Elles n’ont certainement pas été nettoyées de la nuit. Je courbe la tête, descends la fermeture du pantalon, sors l’organe, le décalotte, pisse abondamment, l’égoutte, le rentre et referme la braguette. Trois minutes se sont écoulées où j’ai perçu toute l’intensité de son regard me violer. Je me retourne ; il a disparu. Le pourtour du lavabo est d’une propreté douteuse. Le distributeur de savon liquide est bouché, du robinet coule une eau froide et le tissu de l’essuie-main pend hors de son dévidoir. Je quitte le lieu.
Le comptoir de la cafétéria est face à moi. Je me dirige d’un pas nonchalant dans sa direction. A cette heure, le bar n’est pas encore saturé de clientèle. Un silence inhabituel règne dans l’enceinte. Une jeune femme blonde s’emploie à essuyer de la vaisselle. Je m’installe sur un tabouret haut. Elle me remarque et me sourit. Je pense que cela vient de mon air, passablement endormi. Je donne l’impression d’être inoffensif. Je lui renvoie son sourire, peut-être un peu plus figé que le sien. Les mâchoires me font mal. Elles ne se sont pas desserrées de tout le trajet.
« Vous désirez monsieur ? » me questionne-t-elle.
J’aime l’intonation de sa voix. Son sourire ne l’a pas quittée.
« Un café, s’il vous plait, mademoiselle. » Je lui réponds d’une voix que j’ai dû mal à reconnaître.
Elle me dévisage amicalement.
« Tout de suite, monsieur ! » s’exclame-t-elle d’un ton amusé.

 

*

Le café fume dans la tasse. La mousse brunâtre bruisse comme une surface vivante. Je transperce son mince manteau avec la cuillère que je tourne machinalement en raclant les bords. La mousse se désagrège. Le reflet de mon visage apparaît. Je demeure le regard hagard face à son miroir noir.
« Tout se passe comme vous voulez monsieur ? »
La sonorité de la voix est agréable à l’oreille. Je relève lentement la tête, délaissant le spectacle qui se joue dans ma tasse. J’aperçois une étoffe blanche à rayures orange dont le parfait alignement vertical se fourvoie à l’approche de la proéminence de la poitrine ; la peau mate d’un cou désaffublé de son collier ; la fugitive suavité d’un sourire esquissé, l’insouciante prévenance d’un regard vert amande. La serveuse se dresse juste face à moi, derrière le bar.
« C’est parfait ! Je suis juste un peu fourbu, lui dis-je en m’étirant, c’est mon premier arrêt !
– Ah ! Et vous venez de loin ? s’enquière-t-elle.
– De la frontière belge et, pour tout vous dire, je me rends dans le sud de l’Espagne à Cadiz.
– Hé ! Vous n’êtes pas arrivé alors ! clame-t-elle. »
Elle ne se départit pas de son sourire. Je porte la tasse à ma bouche. Une exhalaison d’aromes de grain de café grillé m’envahit ; la première gorgée met en émoi mes papilles gustatives.
« Pas vraiment, non ! Mais je ne suis pas pressé, dis-je en prenant mes aises. »
La serveuse repart. Un client vient d’arriver. Elle m’a lâché un : « je reviens ! » qui m’a semblé empreint d’une certaine complicité, peut-être illusoire.
Je l’observe s’affairer avec le client à l’autre bout du long comptoir. Il me semble qu’elle lui sourit. Lui dit-elle les mêmes mots ? Le reflet du miroir me renvoie son image de dos. Je m’imagine enlacer son corps, le serrer tout contre moi, les bras croisés sur le ventre, les mains plaquées sur les hanches et, dans un accès de tendresse mêlée de désir, baiser sa nuque. Je décroise mes doigts et chasse cette pensée. Ma tasse est vide.
L’employée revient vers moi. Son sourire ne l’a pas quittée. Elle se place face à moi et entreprend de laver quelques tasses. Quand elle se penche sur l’évier, son tablier s’entrouvre et point la naissance de ses seins ; l’étoffe dentelée du soutien-gorge alors se gondole et, le temps éphémère d’un regard honteux, j’entrevois la rosace pourpre du mamelon. Ma gorge s’assèche ; difficile de résister, de ne pas regarder. Elle relève subitement la tête. Je rougis. Je bafouille quelques mots : « Elodie, c’est un joli prénom !
– Ah, vous aimez ? dit-elle d’un air amusé.
– Pardon ? Si j’aime quoi ?
– Eh bien mon prénom !
– Ah oui ! Je l’ai vu sur votre badge. Je ne me suis pas rendu compte que je le lisais à voix haute. Je suis désolé ! dis-je confus.
– Ne soyez pas désolé, cela me fait plaisir ! répond-t-elle enchantée.
– Je reprendrais bien un…
– Oh, je vous laisse, un car de touristes vient d’arriver ! »
Je la vois repartir prestement, me laisser seul avec ma tasse vide et mon envie de café saupoudré de son doux parfum.

 

*

Texte – Monsterjack – 2008 – © Tous droits réservés

Image – Patty Kuhn – http://www.byways.org/ – © April 2003. Illinois Route 66 Heritage Project. – Licence :

Sans licence

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8 Commentaires

  1. insolite85 dit :

    Vraiment ton invité a le sens du détail et de la précision dans la description des situations. Il en use à merveille et de telle façon que son récit est d’un réalisme saisissant.
    Pour le connaître un peu mieux, j’ai rendu une petite visite sur MySpace à « ce garçon de 100 ans ! » ce qui ne l’empêche pas semble-t-il de collectionner surtout de la gent féminine dans son top amis :)
    Amicalement

  2. tby dit :

    @insolite85: Rire
    Ah oui tiens tu as remarqué…
    Amitié
    Thierry

  3. Patrick dit :

    Salut Thierry !
    belle initiative que d’ouvrir à ce cher Monsterjack dont je n’ai pas eu de nouvelles depuis bien longtemps mais dont j’apprécie l’écriture précise et son talent pour créer une ambiance entre rêve et réalité.
    Amitié.
    PAT

  4. tby dit :

    @Patrick: Merci Patrick
    Je remercie tout mes invités et mes lecteurs, les uns pour la place qu’il prennent en ce mois de novembre où j’ai tant à faire et les autres pour continuer à visiter mon blog. C’est avec une pointe de fierté que je note une baisse du nombre de visiteurs, c’est pour moi la confirmation que les lecteurs viennent pour me lire.
    Amitié et sourire
    Thierry

  5. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    L’auteur relate les faits avec la précision d’un horloger.
    Aux toilettes, c’est à peine s’il n’énumère pas les boutons de sa braguette.
    Je pense qu’il prend des notes au fur et à mesure de son avancée, ce qui peut lui poser des problèmes avec ses mains.
    Il aime donner des détails pointus en tenant les pistolets… celui de la station à gasoil ainsi que l’autre, face à la vespasienne ( cela ma fait sourire ).
    Le texte demeure agréable à lire.
    Amitié.
    dédé.

  6. tby dit :

    @dédé: Salut de Lübeck sur la Baltique
    J’aime bien lire ce Monsterjack et la station service aussi.
    Il va écrire la fin les temps prochains
    Pour l’instant, la seule fin disponible n’est pas de lui puisqu’il avait proposé à ses lecteurs de l’écrire
    Amitié
    Thierry

  7. Gilles Arnaud dit :

    « C’est avec une pointe de fierté que je note une baisse du nombre de visiteurs, c’est pour moi la confirmation que les lecteurs viennent pour me lire. »

    Tu es vraiment une personne peu fréquentable…

    Amitiés
    Gillou

  8. tby dit :

    @Gilles Arnaud: Sourire
    Amitié
    Thierry

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