Guest : Batdaf "Bienvenue en enfer"

Du 15 11 2008 § 9 Commentaires § Mots-clefs : , , , ,

Batdaf sa vie

Le premier chapitre de la vie peu commune de Batdaf. Il ne te cachera pas grand-chose alors accroche toi bien. Le lien pour accéder à son site se trouve en bas de cet article

 

Cette année là y’avait une chanson de Johny qui passait en boucle à la radio. Je crois que ça s’appelait ‘Mirador’. Je me souviens ça commençait par ‘C’est la nuit, dans le quartier des fous les matons ont tiré les verrous’ et puis dans le refrain y’avait un truc du genre ‘on perd le nord sous les miradors’. Et puis y’avait aussi un bellâtre canadien qui bêlait ‘Hélène’. Tu te souviens ? Non cherche pas si t’as moins de 25 ans tu ne peux pas t’en rappeler. Moi je m’en souviens bien parce que je me disais que si je l’attrapais la Hélène j’allais lui en donner des raisons de chougner à la pédale canadienne ! Faut dire qu’elle risquait pas grand chose parce que le quartier des fous, moi… j’y étais. En plein dedans, 4ème division à la Santé. Quartier psychiatrique pénitenciaire. La prison dans la prison ; les barreaux plus les cachetons. Tu sors t’as pris 20 kgs et le cerveau te coule par les oreilles.
J’en ai connu des bleds à la con, mais celui-là c’est du top ! Dix jours là-dedans tu sais vraiment ce qu’est la misère. Je parle pas de la misère du quotidien. Celle là après tout elle est presque normale, c’est pas un club de vacances, ni une récompense. Après tout, comme on disait à la légion, si tu y’es c’est pour en chier. Non la misère dont je te parle c’est celle des âmes, celle des cerveaux qui tournent en boucle sur d’obscurs malheurs, celle des hérédités alcooliques, celle d’un déterminisme social effrayant.
Je sais pas si ‘l’enfer c’est les autres’, mais ce dont je suis sûr, c’est que l’enfer est dans la tête des autres. A la 4D, il y avait un subtil mélange de grands délirants, de psychopathes, de dépressifs profonds, de simulateurs (qui espéraient avoir ce qu’on appelait à l’époque ‘l’article 64’ donnant l’impunité si on est reconnu en état de démence au moment des faits) et de gars mis à l’écart de la détention normale pour les protéger d’eux-même (suicidaires multi-récidivistes) ou des autres (flics verreux, indics, bourgeois déclassés…).
Quand je suis arrivé le premier mec à qui j’ai parlé, ou plutôt qui m’a parlé (j’étais pas causant à l’époque) c’était le genre bab-alcoolo-clodo. Il s’inquiétait de savoir s’il allait prendre deux ou trois ans… Faut dire il était là pour une broutille : un soir de cuite il avait lardé sa copine de beuverie de coups de couteau et, gêné par le cadavre, il l’avait découpé proprement puis soigneusement rangé dans huit sacs poubelles. Après il avait mis le tout dans les caves de son immeuble. Ce qu’il regrettait, c’est qu’il en avait profité pour vider ses poubelles dans un des sacs…avec son courrier ! Là il le reconnaissait lui-même, il avait fait une boulette… C’était pas fin !
Y’avait un gars, j’me souviens plus de son prénom, c’était un kabyle je crois. J’ai jamais su ce qu’il avait fait, c’était peut être un truc sexuel bien qu’il n’y en avait normalement pas là bas… Enfin lui il avait sérieusement l’air d’avoir pété un plomb. Il hurlait tout le temps, cassait tout, faisait des crises de rage, se jetait la tête la première dans les murs (un jour il s’est bien séché, assommé sur le coup le taureau furieux, extinction des feux, dodo, passage par la case infirmerie, 14 points de suture et un joli turban en cadeau bonux). Mais son problème à lui, c’est que manifestement les matons et et les psys le prenaient pour un simulateur et voulaient le renvoyer en détention ‘normale’. Et lui il était bien à la 4D, il avait ses habitudes, c’était son chez lui quoi. N’empêche, fada ou pas fada, comme il voulait prouver qu’il était vraiment dingue, marteau, secoué, fondu, barjo, il faisait dans la surenchère. Ah le con, il nous a tout fait, c’était cirque assuré à chaque promenade. Il s’est mis à bronzer à poil dans la cour avec un noeud rose (rose, je le jure !) autour de la zigounette, il s’est branlé dans les coursives devant l’aumonier, il a égorgé un pigeon dont il a bu le sang goûlument, il s’est rasé la moitié droite du crane et s’est mis un bandeau où il a glissé fièrement une plume de pigeon (pas le même pigeon je crois…), il s’est couvert de ses excréments, la totale… Enfin bref, rien n’y a fait, un jour il a appris qu’il retournait en division le lendemain. Eh ben il a trouvé le truc quand même pour pas partir : il s’est pendu.
J’étais là depuis une semaine, quand un jour je me prends le chou en promenade avec une espèce de grand escogriffe, pas très balaise, mais quand même plus de deux mètres avec des énormes mains d’étrangleur. C’était un breton, avec des yeux bleus délavés et un regard de fou. Le ton monte un peu. On commence un peu à se tester, à se jeter les yeux, enfin tu sais tout le cinéma des mecs… Et puis avant que ça vire vraiment vinaigre, y’a un ami du breton en question qui vient me voir, m’entraîne à part, me dit ‘fais du lège, c’est pas un bon client pour toi, il est dangereux’. Je reviens adouci, l’autre s’est calmé, on fait la paix, on se serre la pogne, on est les meilleurs amis du monde, c’est presque si on se roule pas des galoches. Et puis en guise d’amitié le mec me pose son énorme paluche sur l’épaule et me dit ‘tu sais, moi j’ai cané trois flics dont une fliquette, alors j’peux écorcher un taulard dans la cour, ils me mettront pas perpète deux fois !’ Eh ben en voilà un mec qui savait parler aux gens ! Tout de suite je me suis senti vachement zen, doux comme un mouton, peace and love et tout le toutim ! Parce qu’en plus son histoire elle était véridique ! Un jour où il avait réussi à avoir une permission six mois avant sa sortie, il avait un peu oublié de rentrer et pris une grosse cuite. Et puis comme il foutait un peu le bordel, y’a une patrouille qui lui a demandé ses fafs. Malheur, il les avait pas, alors il a défouraillé et rectifié les trois pandores. Y’a des perms qu’il vaudrait mieux ne pas avoir, sa petite sortie elle a coûté trois cadavres, trois familles désespérées et lui toute sa vie niquée…

Elle est pas belle la vie ! 

Et encore dis toi que celui là, je le classe dans les «softs»… Va voir chez lui, il te dira tout bien mieux que moi. Merci Batdaf pour le guest.
Si Batdaf veut bien, son prochain guest sera un de ses slams. Parce Monsieur est poète en plus et que moi, certains de ses slams m’ont presque fait chialer. Amitié. Thierry

 

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9 Commentaires

  1. Batdaf dit :

    Merci Thierry.
    Et promis la prochaine fois qu’on se voit je t’offre des kleenex !
    La bise ami.

  2. tby dit :

    @Batdaf: Héhé. Des kleenex ? Savais tu mon ami que la publicité devait passer par ma régie ? Rire. De rien l’ami, j’aime ce que tu écris et surtout comment tu l’écris.
    Amitié et bise retour
    Thierry

  3. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Effectivement, la boulette pour le clodo, est un oeuf d’autruche. Mettre son adresse dans la poubelle qui contient les restes de sa victime, c’est donner son numéro de sécurité sociale aux condés.
    Le texte est vif, brutal et sans détour. Chaque ligne est enrichie d’un sac où faisande un cadavre découpé, ou d’un dingue qui se fêle la boîte à idées sur un mur. Hum….intéressant tout cela.
    Enfin, tout ce que j’aime dans ce monde de brutes…au petit déjeuner.
    A ne pas perdre de vue ce « Batdaf », aux écrits sulfureux.
    Amitié.
    dédé.

  4. tby dit :

    @dédé: Bonjour Dédé
    Lire Batdaf c’est comme prendre une claque dans la gueule. C’est ouvrir les yeux sur une portion d’humanité qu’on aimerait oublier. S’il n’est pas facile de suivre ses écrits du fait de sa décision de publier sur myspace, la lecture de sa vie est passionnante et redoutable.
    Amitié
    Thierry

  5. Batdaf, il arrache, mais je sais pas s’il force pas un peu le trait, non??? Pur exercice littéraire… Imagerie cash, c’est du beau boulot…

  6. tby dit :

    @stephanie gaou: Bonjour Stephanie. Comment savoir ? Je n’ai trouvé qu’une fois une incohérence dans ses textes. Son rendu est tout compte fait très réaliste. AMitié
    Thierry

  7. @Thierry: je suis d’accord, mais je n’accroche pas toujours au portrait du fils de bourge qui se fait la malle avec les loubards, c’est bien un truc de riche ça! Les fils d’ouvrier n’ont pas le luxe d’avoir le temps de se prendre la tête avec ça. Le statut social est bien plus lourd d’un côté de la balance que de l’autre… Mais je sens que si je continue, si Batdaf passe par-là, il va me fracasser, alors j’arrête, car j’ai du respect pour lui en tant qu’écrivain. Bizzz

  8. tby dit :

    @stephanie gaou: Hahaha. Oui, il te fracassera. Si tu le lis tu verras bien qu’il est passé au-delà de ses origines. Il s’est en quelque sorte offert ce dont son milieu voulait le protéger à tout prix, la réalité crue de la vie.
    Amitié
    Thierry

  9. @ chère Stéphanie : Batdaf écrit avec ce goût qui ne s’invente pas qui vient de l’intime. on déchiffre dans ses textes l’urgence et la provocation et l’humain. la pudeur de l’écrivain est de transposer, c’est son âme, jamais il ne plastronne. sans doute François est-il écrivain.

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