Gernica-Lumo. Part 1

Du 09 04 2008 § 2 Commentaires § Mots-clefs : , ,

chevaux basques

Jour d’Euskadi…

Je m’appelle Betelu Etxeeberri, je me trouve dans une salle du musée de la Reine Sophie à Madrid et je pleure…
Devant moi, la toile… Le cauchemar en la beauté exprimé, explosé plutôt qu’exposé.
Je contemple les yeux pleins de larmes, la bouche ouverte, le tableau de Picasso qui porte le nom de la ville où je suis né. Il y a longtemps, un jour pluvieux de juin 1923.

Souvenir…

– Betelu ! Betelu, attend nous !
– Dépêchez-vous ! Je voudrai encore aller au marché avant la tombée de la
nuit !


Ekaitz, Utzi, Urko, trois garçons de mon âge, ainsi qu’Usoa, Ainara et Xoramen, trois filles, trois boulets, montent péniblement la pente. Il faut dire qu’elle est un peu raide par ici. Mais c’est un bon raccourci pour arriver à la forêt.
Nous sommes de corvée de bois aujourd’hui, accompagnés de deux ânes et de la mule de madame Otchoa.
Je voudrais accomplir ce travail au plus vite pour aller au village avant que la place ne se vide. J’adore le marché. Je reste là, je m’imprègne les sens.
Ils sont arrivés, un peu essoufflés.

– C’est pas juste! Betelu ! Les bêtes te tirent et puis tu es plus grand que nous !
– Allez ! On fait une petite pause, j’ai des biscuits, je partage avec vous.

Les biscuits, je les avais d’un gudari, un combattant qui me les avaient donné hier lorsque nos hommes traversaient la ville en direction de Bilbao. Nous les gosses, nous étions fiers et heureux de voir ces hommes en armes, nos défenseurs, nos guerriers. Nous ne prêtions pas attention aux mines défaites, à l’état d’épuisement et au manque d’équipement de nos troupes.
Nous sommes basques et fidèles à la République.
Mon père, pendant la veillée, essaye de me faire comprendre, de m’expliquer…
Tout ça, c’est très compliqué. C’est de la politique !
Depuis près d’un an, on meurt beaucoup en Espagne, pour la politique. C’est la faute d’un petit général et de ses marocains.
Un autre général, Mola, je crois, a annoncé à la radio que:
« Si la soumission n’est pas immédiate, je raserai toute la Biscaye ! »
Suite à cette déclaration, on ressent une tension dans la ville, quelque chose de sourd qui vous triture les entrailles.
Depuis le début du mois, les adultes parlent de bombardements autour de Bilbao que des avions fascistes harcellent et détruisent.
Je n’ai pas osé demander qu’est-ce que c’est les fascistes. Ils ont l’air plus féroces que le petit général.
Dans quatre ans, je pourrai prendre un fusil et défendre mon pays, ils verront, alors, les fascistes…

Guerre d'Espagne

Aujourd’hui…

Je pense à la légion Condor du baron von Richthofen. Condor, cet humour cynique des nazis, choisir le nom du plus grand des charognards pour décorer leur mission de mort.
Vision d’un oiseau d’acier déchirant les chairs putréfiées des peuples d’Espagne.

Souvenir…

Nous sommes rentrés dans le bois, Urtzi est resté à la lisière avec les filles, les boulets.
C’est beaucoup de travail pour la jeunesse, lorsque les hommes sont au front.
Nous ramassons les branches mortes, juste le bois bien sec, celui qui ne touche pas le sol.

– Betelu ! Betelu !

C’est Urtzi qui nous appelle. Il me montre le ciel. Un petit avion italien tourne au-dessus de la ville. Nous aimons voir les avions, c’est rare dans nos montagnes. Il fait quelques ronds puis disparaît dans le lointain.

– Allez, Urtzi, viens avec nous, les filles aussi !

Ces filles aux noms d’oiseaux, Colombe et Hirondelle et puis, la plus petite, qui se nomme Délice. J’aime ces noms pleins de saveurs, plein de sens. Urtzi, lui c’est le Ciel. Ekaitz c’est la Tempête et Urko c’est le Proche. Moi je suis l’Ancien et je souris en pensant à mon patronyme, Maison neuve. J’imagine l’éclair de malice dans les yeux du père Maison neuve nommant son fils « l’Ancien ».
Les jeux de lumière des sous-bois sont magnifiques, mes yeux s’emplissent de cette beauté. Mes sens se ravissent de ces enfants, rieurs malgré la charge. J’aime ce pays et ses gens.
Nous entendons un bruit menaçant, un bruit lourd de moteur dont la régularité n’éveille que la crainte. Arrivés à la lisière du bois, nous les voyons les avions, de gros avions…
Ils font un long virage, passent au-dessus de nos têtes dans un bruit infernal. Les filles hurlent et pleurent, nous sommes figés, fascinés et transis.
Et puis, la réalité s’évapore…
Nous voyons une multitude de petits points noirs tomber sur la ville.
Partout éclosent des fleurs d’enfer, rugissent de sombres nuages.

J’ordonne: « Couchez-vous ! »

Xoramen reste debout, les yeux écarquillés, les bras ballants.
Je la tire violemment au sol et elle pleure. Je caresse ses cheveux de nuit et la prends dans mes bras.
Nous ne sommes plus, plus que des yeux et des oreilles.
Chaque poil de notre peau hérissé pour refuser l’horreur.
C’est notre ville qui brûle.

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Image 1 – Mikel Ortega – Licence :

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Image 2 – Pas d’auteur connu – Licence :

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2 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Le texte relate la vie courante de jeunes gens inconscients, dans le déchirement de tout un peuple.
    Merveilleuse description de cette époque douloureuse de l’Espagne.
    Amitié.
    dédé.

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