ExTAZ !

Du 17 04 2008 § 4 Commentaires § Mots-clefs : , , ,

Les roulottes, campement de bohémiens

N’importe où et n’importe quand…

Es war/Il faisait nuit lorsque nous arrivions sur le site, une vallée bien protégée des monts d’Arrée, en plein cœur du parc national de l’Armorique. Ça et là, de petits ilots de lumière, on pouvait reconnaître un tipi, une yourte et quelques roulottes.
Unsere Pferde/Nos chevaux, bien qu’exténués, se montraient nerveux, ils avaient senti la présence de leurs congénères.
Wir lässten uns/Nous nous installions un peu à l’écart afin de ne pas déranger ceux qui s’étaient déjà posés.
Ich spannte/Je dételais les bêtes pendant que Clara mettaient les enfants au lit. Ils rechignaient et j’entendais la douce voix de ma femme leur rétorquer que demain il ferait jour et qu’ils auraient toute la journée pour s’amuser pendant que les grands prépareraient la fête.
Morgen/Demain, pensais-je, la vallée allait regorger de vie, déborder de bruit.
Ich führte/Je menais les chevaux à la prairie que j’avais remarqué en venant. Pas facile dans le noir, si seulement la lune pouvait éclairer ce petit coin de liberté, je butais plusieurs fois sur de gros blocs de granit et jurais dans toutes les langues que je connaissais.
Sonst/Sinon, la nuit était splendide, l’absence de luminosité parasite me permettais de voir une infinité d’étoiles et la voie lactée resplendissait, presque impudique de grandeur et de magnificence.
Die Rückkehr/Le retour à la roulotte se révélait pire que l’aller et je m’étalais de tout mon long dans un buisson de genets.

Ich ging/Je passais voir Jeanne et Martial qui étaient arrivés eux aussi.
– Martial !
– Martial !
– Ouais ?
Jo ?
– C’est toi qui t’occupes des bêtes ?
Kümerst du
– Non, c’est Jeanne !
Nö, Jeanne
– Dis lui de prendre une lampe, c’est plein de cailloux !
Sagt ihr
– Merci, je lui dirai !
Danke, ich werde
– Bonne nuit !
Gute Nacht !
– Bonne nuit !

Gute Nacht !

Martial, Jeanne, Clara und ich/Martial, Jeanne, Clara et moi, nous étions les membres de la compagnie des belettes, une troupe de jongleurs et d’acrobates qui se produisaient en spectacle de rue. À noter que la plus grande attraction était les roulottes et les chevaux, enfin, passons…
Ich nahm/Je prenais du bois dans notre réserve en notant au passage qu’il me faudrait aller en chercher demain.
Das gedämpftes Licht/La lumière tamisée de la roulotte et la douce chaleur qui émanait du poële me faisaient sourire et un sourire s’affichait sur le visage un peu tiré de Clara.
Sie wird bald/Elle allait bientôt accoucher et le voyage avait été particulièrement pénible. Je ne voulais pas lui imposer cela mais elle avait tenu a participer à la fête. J’aurais préféré trouver un coin peinard pour accueillir notre enfant dans la paix et la tranquillité mais elle m’avait affirmé que la petite Ute serait là, une sage-femme allemande expérimentée de plus de six cent naissances. J’avais cédé d’autant plus facilement que moi aussi je voulais participer à la fête.
Clara machte/Clara me faisait signe de ne pas faire de bruit et je déposais mes bûches aussi doucement qu’il m’étais possible de le faire. Derrière le rideau dormaient où tentaient de dormir Eflam et Nolwen.
Sie wie wir/Eux comme nous appartenaient à la République, ce qui ne serait pas le cas avec le petit dernier. Nous ne toucherons pas d’allocations, mais il ou elle sera libre et si la vie favorisait cet enfant, son nom n’apparaîtrait jamais dans un fichier du système.
Ich legte/Je m’allongeais près de Clara et caressait son ventre.
– Tu veux quelque chose ?
Brauchst du
– Non, je suis bien !
Nein, ich fühle
– Des contractions ?
Wehen ?
– Non, elles ont cessé depuis que nous sommes arrivés.
Nein, sie haben…
– Tu sais si Ute est déjà là ?
Weißt du ob…
– Elle arrive demain, ne te fais pas de soucis, la naissance sera le point fort de la fête.
Sie kommt Morgen an…
– Oui, mais…
Ja, aber…
– Mais tout se passera bien, éteins la lumière et viens près de moi !

Alles wird gut…

Ich zog mich/Je me déshabillais et m’allongeais près d’elle, elle me prenait la main qu’elle posait sur son sexe. Je sentais le mien durcir et nous faisions l’amour. Ute lui avait dit que cela pouvait précipiter l’accouchement et je savais qu’elle en avait assez ma Clara.

Au matin…
Früh am Morgen…

Jemand/Quelqu’un tapait discrètement à la porte…
Ich öffnete/J’ouvrais et le regard d’Ute se posait sans pudeur sur mon sexe, elle souriait.
Alles in Ordnung ?
– Tout va bien ?
Ja, sie schläft !
– Oui, elle dort !
OK, ich viens plus tard !
– OK, je komm später !
Alles klar !

– D’accord !

Vom Deutsch zu/Passer de l’allemand à l’anglais, puis au français ne nous posait pas de problème. Clara était allemande, Jeanne était suédoise, Martial et moi étions français. Nous vivions l’Europe sans la faire…
Ich bemerkte/Je remarquais que beaucoup de monde était arrivé dans la nuit, j’avais dormi d’un sommeil de plomb et je n’avais rien remarqué.
Ich entzündete/J’allumais le poële et préparais le petit déjeuner.

Die Kinder/Les enfants passaient en riant et se précipitaient dehors, Clara ouvrait un œil pas convaincu et se rendormait.
Ich frühstückte/Je déjeunais rapidement et sortais pour trouver Lionel.
Lionel war/Lionel était « le cerveau », notre ordinateur en quelque sorte. Il ordonnait au sens positif du terme, il organisait le chaos.

Ich fand ihn/Je le trouvais rapidement près d’une yourte sur laquelle était inscrit « cuisine commune ».
– Lionel !
– Lionel !
– Shaka !
– Shaka !
– Content de te voir ! Je voulais te demander pour les chevaux ?
Freut mich dich…
– Ah, pas de problèmes, ils ont dix hectares de prairies et accès libre à la rivière !
Ach ! Kein Problem…
– Pour le bois ?
Was ist mit…
– Ben, seul le bois mort mais pour ça tout le parc !
Na, nur das…
– Tu sais qui est là ?
Weiß du wer…
– Euh, les noms tu sais, c’est pas mon fort ! Enfin, il y a les marionnettistes, le magicien hollandais, les funambules, une poignée de conteurs en toutes langues, les cavaliers, un groupe de fêlés d’indianistes, vous et une autre troupe de jongleurs… Euh, laisse moi réfléchir… Deux troupes de théâtre, les marionnettistes, non je l’ai déjà dit ! Ah oui, le manège à bras et puis un paquet de bons à rien…
Öööö, die Name…
– Du beau monde !
Nur vom feinsten
– Oui ! Tout le monde n’est pas là et on se propose de commencer à la tombée de la nuit.
Ja ! Alle sind…
– Très bien pour moi, j’ai encore un peu à faire !
Passt mir gut…
– Il y aura un chapiteau, c’est celui d’une des compagnies théâtrales, les français.
Es wird ein Zirkuszelt…
– Tu passes prendre ton sel ?
Holst du dein Salz…
– Ah, j’avais oublié ! Oui, cet après-midi !

Ach, ich hatte…

Er hatte vergessen/Il avait oublié son sel alors que c’était son salaire de menuisier pour les travaux sur la roulotte. J’adorais ce mec ! J’avais fait un détour de deux semaines pour lui récolter de la fleur de sel à Guérande et il avait oublié…
Ich kehrte zum/Je rentrais à la roulotte pour y trouver Clara en plein travail.
Ich suchte Ute/Je cherchais Ute comme un fou, complètement paniqué et du coin de l’œil, je la voyais pénétrer dans la roulotte. Je la suivais et demandais à Clara si elle voulait que je reste. Elle répondait non de la tête et grimaçait ce qui devait être un sourire.
Ich hatte zu tun/J’avais à faire et repartais dans l’instant. Un peu chagriné de rater la naissance de mon gosse mais il y avait la fête et beaucoup à faire pour la préparer.

Ich dachte an/Je pensais à la fête…

Künstler und ein paar/Des artistes et quelques « bons à rien » comme nous les appelions tendrement parce qu’ils ne proposaient pas de spectacles, tous venus de l’Europe entière, tous unis vers un but: « S’amuser, boire, fumer, rire et vivre tous ensembles. »
Diese Idee war Lionel/Cette idée était venue à Lionel un soir de cuite, il connaissait un paquet de monde et était un grand admirateur d’Hakim Bey et de sa théorie de la T.A.Z. Il avait un bon bagout et il avait persuadé tout le monde au cours de ses pérégrinations, de venir dans cette vallée pour ouvrir une « Zone Autonome Temporaire. »
Er sagte dass wir/Il disait que nous allions annexer cet endroit pour deux jours et deux nuits, révéler un tache blanche sur la carte, un lieu qui n’appartiendrait ni à l’espace ni au temps, un lieu de liberté, de notre liberté. Il nous avait conquis et les compagnies, les caravanes avaient convergé en cet endroit pour la fête. Deux jours et deux nuits de spectacles, à fumer des joints pour les amateurs, à baiser, à manger et à rire.
Keine Republik/Pas de républiques ici, pas de flics, pas de presse, pas de public spécialisé dans son rôle de public, payant pour se bidonner ou frissonner. Non, juste nous…
Und mein Kind/Et mon gosse qui allait naître pendant un truc pareil. J’en avais le souffle court.

Es war wie/C’était comme un promesse de paradis…

Image – Les roulottes, campement de bohémiens – Août 1888 – Vincent van Gogh – Licence :

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4 Commentaires

  1. Odile dit :

    Waouh .. je suis toute chamboulée…
    Reminiscence quand tu nous tiens ..
    ton récit me renvoie a un projet récent ..dont j’étais la conceptrice …avorté … en interruption voyageuse garottée!
    Il aurait eu comme berceau la Bretagne …. pour grandir en France .. puis en Europe …
    Sa Famille aurait été composée de Gens du voyage du Monde ..qui avaient chacun des arcs de compétences différentes( du soin de médecine dite douce, du Cirque, de la prévention sanitaire et sociale, des Arts divers et variés)… qui aurait du véhiculer son message en faveur des Enfants ..en roulotte parmonts et par vaux …et implanté des centres gratuits de techniques de soins …
    d’ailleurs, quand ..Ti PiouPiou est réapparu sur ma bonne vie d’allée de vie .. puis Toi qui parlais de spectacle de marionnettes …pendant un furtif instant ..l’idéaliste que je suis .. a cru y voir un signe du destin …hé!

    On dit .. qu’il suffit de le vouloir très fort .. pour qu’un je voeu se réalise … alors qui sait ..
    Ton ExTAZ sera peut-être collective … de 2 mains qui chantent !

    Sourire radieux

    • tby dit :

      @ Odile : Je souris également car je crois savoir que la notion de temps est une farce. Le penser linéaire est simplement confortable. Voilà donc le temps qui fait des siennes et concrétisent ton projet dans le virtuel avec quelques années d’avance, c’est un texte de 2007. Se sentir bien avec ses contemporains, faire la fete et rire, s’apaiser à la lueur d’un spectacle, ont peu bien y reconnaitre des vertus thérapeutiques ? Ou bien ? Si l’important dans ce texte c’est l’aspect sauvage de la fete, hors-la-loi, la création d’une zone d’autonomie temporelle, rien n’empeche de monter un projet structuré et intégré afin d’aider les autres. L’important finalement n’est-il pas de prendre plaisir à ce que l’on fait ? Amiraclement Thierry

  2. Yannick dit :

    Thierry, bravo pour ce texte qui est très bien écrit et qui expose une version diablement tentante de la TAZ. ton sens de la narration nous transporte dans le campement en nous contant mille détails qui nous le rende proche et nous donne envie d’y vivre.
    allié à la qualité du texte,on découvre une vision du monde qui donne toute sa force au récit. mais une force tranquille tant les allures de paradis de ce campement sont réalistes.
    réaliser ton TAZ ne serait-ce que pour deux jours doit être bon mais peut-être as-tu déjà vécu cela?
    en tous cas je retrouve ta facilité à raconter la vie de gens du voyage et à faire partager cette jouissance des petits bonheurs tous simples de la vie.
    lire ce texte m’a transporté et fait réfléchir. que demande le peuple? bravo Thierry pour ce bon moment.
    Amitié

    Yannick

    • tby dit :

      @ Yannick : Ton regard aiguisé de lecteur avisé te permets d’envisager que j’ai pu connaitre cela et effectivement, si cela ne s’est pas déroulé de meme facon et que les participants n’étaient pas tous ensembles au meme moment, j’ai déjà vécu cela, je dirais donc par étape. Sourire. Oui, la liberté n’est pas morte, il nous suffit de la chercher. Amitié. Thierry

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