Déchirures…

Du 31 03 2008 § 19 Commentaires § Mots-clefs : , ,

Arc en ciel

La femme de ma vie, intelligente, belle, drôle, une carrière prometteuse.
Un sourire à fondre sur place, des yeux comme une fenêtre sur la mer.
Elle est artiste, moi je suis comptable et pourtant…

Pourtant, une soirée de février, éclot notre premier baiser.
Ce bourgeon délicat se métamorphose en un corps à corps enflammé.
Dieu sait, que les nuits sont longues en ces mois d’hiver.

Au petit matin, pas de chagrin, nous sommes comblés.
Elle, je, nous sentons l’amour, comme un souvenir des fauves que nous étions.
Je l’accompagne à l’aéroport, nous nous quittons sans un remord,
Les yeux pleins de l’autre, le cœur conquis.

Après une année, pleine d’attentes moroses et de rencontres sauvages,
Elle me fait une place dans sa vie de tous les jours.
Je découvre l’Allemagne, ses douceurs, ses contradictions, ses malheurs…
Je découvre cette femme, ses enfants, ses amis et ses peurs…

Nous ne perdons aucun moment, comme si le dernier le serait pour toujours.
Pour elle, pour nous, je séduis ses gamins, elle en a trois, deux garçons et une fille.
Pour elle, pour nous, je joue à la poupée et aux billes.

Nous montons, pas à pas, dans le ciel, nous épargnant le fiel.
La vie est dure dans l’ex-DDR de ces années quatre-vingt-dix.
Ascension… Je monte sur la scène, pour jouer son roi de cœur.
Je lui écris quelques textes pour ses spectacles de mode.

Je lui assène, abruti, les coups de ma jalousie.
Ce n’est pas facile quand on ne comprend pas tout ce qu’il dit…
Elle pleure, cela me brise le coeur.

Nous voyageons, visitant les mondes, découvrant les gens.
Puis je l’épouse, elle me fait un enfant…
On s’achète une ruine, un moulin à eau, perdu dans le vent.
Je le retape, comme un forcené, pendant quatre ans.

Nous craignons le bonheur qui nous baigne, le succès.
Plus dure sera la chute, tu le sais…
Puis ce fut la catastrophe que je ne veux,
que je ne peux réduire en quelques strophes.

Un soir d’automne, dans la nuit noire, le moulin brûle…
Nous étions au ciné, nous rêvions à « Whale rider ».
Dans la maison, le grand-frère qui hurle…
Dans la maison, c’est notre fils qui meurt…

Déchirure…

Des larmes, des océans de larmes…
Je ne connais de plus intense douleur.
Nous sommes brisés, anéantis.
C’est la fin de nos vies.

Elle, si belle, elle est forte.
Ses enfants lui bâtissent une muraille, une armure.
Moi, je me cogne la tête dans les murs.

Le temps passe, érosion des angles et des pointes.
Il ne faut pas y penser pour que la vie reprenne son sel.
Nous reconstruisons, les gens nous admirent. Nous, nous n’avons rien d’autre…
Je suis toujours amoureux d’elle.

Elle m’aime aussi, même si rien ne sera plus comme avant.
Nous décidons de faire un enfant.
Notre fille arrive au monde comme un soleil.
Radieuse, forte et pourtant si fragile.

Le jour de sa naissance, nous sommes allongés, complètement épuisés.
La belle Charlotte arrête de respirer.
Je remarque, par chance, sa couleur qui vire au sombre, ses mouvements saccadés.
Sans réfléchir, je la prends par les pieds, aspire les fluides de sa gorge, de son nez.
Je souffle la vie dans ses petits poumons, effrayé à l’idée d’une trop forte pression.
Elle respire…

Je lui ai donné la vie, comme sa maman quelques heures auparavant.

Déchirure…

Notre radeau de paille ballote sur le fleuve du temps…
J’aurais tout donné pour pouvoir sauver mon fils ainsi.
J’aurais tout donné, simplement pour être présent, pour l’accompagner en cet instant.
Notre radeau de paille ballote sur le fleuve du temps…

Ces quelques mots, étourdi par la douleur, je lui jette à la face, comme un poing dans une glace.
Et je vois son amour se briser, ses éclats jonchant le sol comme un miroir tombé, chacun d’eux renvoyant mon image.
Je regrette, ces phrases guillotine, de les avoir prononcé, même si ce n’est que la vérité.
Je cherche à reconquérir son amour, en vain et pour toujours.

Déchirure …

Entre temps, c’est Charlotte, mon grand amour, qui faisant fi de la douleur, s’est accaparée mon cœur.
Sur les débris de cette vie, nous construirons une vie nouvelle. Elle, si belle, sera présente dans nos cœurs. Une vie nouvelle pleine d’arcs-en-ciel car les nuages les plus sombres connaissent aussi une…

Déchirure…

Image © Heike Scharschmidt 2008 tous droits réservés

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19 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonjour Tierry,

    J’avais déjà lu « Déchirures » dont les mots définissaient la justesse de cette souffrance vécue, et encore présente.
    Je te remercie d’être passé sur mon site, et excuse moi si j’ai élargi la cicatrice de ces difficiles moments.
    dédé.

  2. La délicatesse de tes pensées se retrouvent dans tes messages comme dans tes poèmes. Merci Thierry de t’être confié ainsi, je ne connaissais pas ce poème, il raconte une histoire bien triste, les évènements, tristes et gais, forgent notre vie. Il faut les accepter coûte que coûte, et l’expression artistique est sans doute un moyen de partager et sublimer notre vie. Je t’embrasse bien fort, Véronique.

  3. fabienne dit :

    Bonjour Thierry,
    Tes mots sont l’expression simple et poignante de douleurs profondes et inconcevables. Courage!
    Amitiés
    Fabienne

  4. Arc-en-ciel dit :

    Bonjour Thierry,

    je parcours ton blog, qui me parle beaucoup, en mots, en images… en émotions.
    Que les nuages sombres restent à jamais déchirés, que les rayons de ton soleil sèchent tes larmes en un arc-en-ciel de joie !
    Bien à toi, bonne journée !

  5. J’ignorais cette partie de toi, bien entendu, on ne peut jamais tout savoir sur quelqu’un, encore moins par le biais du net… Je te trouve très courageux d’avoir raconté en quelques lignes – simples et vraies – ce drame d’une vie. Il faut du courage et beaucoup d’amour. Et toi, c’est clair, je n’ai pas besoin de te connaître en vrai pour savoir que tu as un coeur gros comme ça (les 2 bras grands ouverts).
    Je t’embrasse

  6. tby dit :

    @stephanie gaou: Merci Stephanie
    Un de mes premiers textes sur myspace. Une thérapie à l’époque.
    Amitié
    Thierry

  7. Bifane dit :

    C’est proprement bouleversant, un texte, une histoire pareille… Une vie, des vies, et ces incompréhensibles précipices, ces épreuves impossibles… J’ai fini cette lecture la gorge nouée, les yeux humides : à travers ton histoire, ta douleur, j’imaginais ce que ce serait de perdre l’une de mes filles… et je n’arrive pas à l’imaginer… La terre s’est ouverte sous mes pieds quelquefois, mais jamais de cette manière… Tu en écris quelque chose de profondément doux, étrangement, l’amour déborde du reste, l’humanité prend sa dimension la plus noble, leçon de courage, leçon de je ne sais quoi… J’ai lu les mots d’un humain, je m’en suis senti proche, par compassion sans doute, mais aussi, je crois, pour la beauté du coeur qui anime ces lignes, ces mots… Que dire de plus ? Que dire d’autre ? L’émotion parfois manque de mots pour exprimer sa vérité… Les tiens semblent voler au-dessus de la vie pour la contempler, ils réussissent ce petit prodige de lui garder sa beauté, malgré la nuit profonde et l’ombre qu’elle doit laisser.
    Je me tais, j’en dis trop, je dis mal, je voulais laisser une trace de mon passage, pour ce que ma lecture m’a apporté… Merci.

  8. Sigouline dit :

    Je connaissais certaines de tes épreuves, dont la mort de ton enfant que j’avais lue chez toi, mais tu as vraiment le talent de dire avec pudeur et réalisme les  » déchirures  » que nous tous humains auront un jour à affronter parce que …parce que la vie c’est comme ça… qu’il nous faut bien en passer par là aussi. Bravo, pour ce texte généreux et sobre.

  9. Sandy dit :

    Bonsoir,

    J’ai le cœur serré et les larmes aux bords des yeux à lire la pudeur douloureuse de ce texte.
    Ta famille a de la chance de t’avoir.
    Tu as de la chance de l’avoir à tes côtés.

    Une déchirure, une cicatrice, le sillon de la vie labourée comme le sol d’où peut naître et renaître la lumière.

    Ta déchirure en a réveillé d’autres, enfouis au plus profond de mon cœur.
    Plus de mot pour commenter…

  10. Vieux marmot dit :

    Peut-être inconsciemment aurais-je voulu éviter de lire pour éviter d’être bouleversé. Ton vécu est, « malheureusement », très bien dit. Il y a des leçons de vie par fusion affective (empathie?) qui vous aident à vivre vos propres combats.

    • tby dit :

      @ Vieux marmot : Je comprends ton émotion. Oui, l’empathie qui nous aide à vivre nos combats personnels. Merci de ton passage et de tes mots. THierry

  11. Odile dit :

    Il est des gros chagrins.. qui laissent des cicatrices .. au sourire!
    Heureusement..il y a toujours une petite main câline … qui se blottit dans la nôtre … pour nous dire .. allez viens.; et qui permet.. de reprendre notre bonhomme de chemin !
    Amitié
    odile
    .-= Odile son dernierblog ..Tu as cousu mon coeur de fil blanc … de ma petite Angitia … =-.

  12. Bonjour Thierry,

    Je viens de lire votre magnifique et bouleversant poème. Quelques secondes, face à l’écran, sans réaction à fixer vos mots. Douceur, pudeur, élégance, pour raconter un peu votre histoire.Il est impossible d’imaginer à la mère que je suis ce que le cœur subit en perdant son enfant. Et j’apprends dans un com’ que votre père est parti le rejoindre su un coin d’arc en ciel. Une belle lecture dont on ne sort pas indemne.
    Mes mots se sentent pauvres…
    Juste merci et bon courage ( mais vous n’en manquez pas)

    Bien amicalement
    Martine

    • tby dit :

      @ Martine : Merci Martine, effectivement il y a peu à dire, c’est là la pauvreté, il s’agit de prendre sur soi, avec soi, en soi, une part de ma réalité, ce qui n’est pas facile. Merci simplement. Amitié Thierry

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