Crépuscule

Transleithanischer Traum / Rêve transleithanien de Sandra Coassin et Ivo Rackwitz

Crépuscule inspiré par l’oeuvre de Sandra Coassin et d’Ivo Rackwitz. Tous droits réservés © 2009.

La petite avançait sur les rives du lac.
Elle se hâtait en ce soir d’automne.

Lune et démons

La lune, ronde et belle, semblait jouer avec les démons.
C’est ainsi qu’elle nommait les nuages, elle y reconnaissaient des âmes en peine, des esprits aux douleurs fulgurantes, des malédictions jamais prononcées.
Il allait neiger, c’était certain, elle appréhendait cette neige noire et dure qui allait bientôt recouvrir le paysage, annihilant les frontières subtiles entre ciel et terre.

Le village

Elle voyait au loin la silhouette rassurante du village, irradiant le rouge des gens et le blanc du sang. Le fier clocher qui pointait vers l’éther, lui interdisant d’avaler le monde, un fanal dans le néant.

Elle avait peur, peur de disparaître, happée par les eaux sombres du lac, comme ses parents, anéantis par les rêves terrifiants de ceux de l’au-delà.
Au-delà des eaux se trouvait l’enfer.

Elle se dirigea alors vers son arbre, ce peuplier magnifique à l’écorce lisse et au feuillage si profondément bleu. Il serait le dernier à perdre ses feuilles.
Elle posa délicatement sa tête sur le tronc, le caressant doucement de ses plumes sombres.

L'arbre

Il lui parla dans cette langue étrange et secrète qu’ils avaient adopté. Elle s’intégra à l’écorce, ressentit les flux nourriciers passer sous sa peau. Son cœur cessa de battre, son rythme effréné se voyant remplacé par celui langoureux de l’alternance des jours et des nuits. Elle perçut le souffle des feuilles exhalant les phéromones et les essences, inspirant la lumière. Elle riait de l’échange subtil, comme on rit d’une caresse de la brise. Son rire se dilua, lentement, sereinement, fut absorbé par les racines et la nourrit, comme il nourrissait l’arbre. Elle vécut la paix portée par la chimie délicate du dialogue végétal, comme ce souvenir de tanins, générés au printemps par l’alerte d’un peuplier de la colline. Il avait subi une attaque de chenilles, ces créatures rousses, velues et avides. Il avait averti ses frères d’un de ces cris inaudibles, portés par le vent, par les créatures souterraines ou par l’ondée. Elle perçut enfin le plaisir intense de la croissance, chaque cellule en portant la mémoire. Elle qui avait peur de grandir parce qu’elle craignait la mort.
Lui, il s’en nourrissait, il y puisait sa force et sa sagesse qu’il partageait maintenant avec elle. Alors la peur aussi se dilua, lentement, sereinement et fut absorbée par les racines. Ils en goûtèrent les sucs et les variations brutales.
Elle se détacha de l’arbre, le remerciant pour cet échange, pour la paix qu’elle ressentait maintenant.

Elle s’approcha de l’eau, contempla son image, admira ses formes, elle se trouva belle. Son plumage noir et brillant, son bec fort et crochu, un bec capable de déchirer les certitudes, d’abattre les remparts. Ses yeux luisaient dans le sombre.

Elle

Soudain, le reflet pourpre du village se troubla, elle vit apparaître un visage, une vision d’horreur, une face rose et nue qui la regardait avidement.
Il lui sembla qu’un serpent fantastique avançait rapidement sous la surface, levant une vague sur son passage. Une main potelée sortit de l’eau et s’empara d’elle. Elle se tourna une dernière fois vers le peuplier et poussa un cri avant d’être entraînée dans les profondeurs.

Elle n’avait pas peur.

Anne regardait tendrement son bébé dormir, elle ne pouvait s’en empêcher et aurait passé des heures à le contempler. Elle aimait tellement ce premier enfant qu’elle ressentait parfois des pulsions cannibales, le baiser se transformant en succion, en morsure, un besoin primitif de l’assimiler, de le reprendre en elle, pour elle. Il la remplissait de bonheur et lui offrait une force nouvelle, une volonté de fer, un instinct de tueuse qui aurait déchiré à mains nues toute menace.
Elle le vit sourire dans son sommeil, il tendit la main comme on tend sa volonté vers un but, le corps entier participant à cet effort. Elle ne vit point la petite forme qu’il tenait fermement. Elle prit à peine conscience de ce petit nuage de fumée, une fumée plus noire que la nuit, comme un nuage de spores qui s’évapora de son poing fermé. Bébé ouvrit les yeux et pleura. Il regardait sa main vide et hurlait sa frustration.
Elle le prit dans ses bras, lui offrit le sein. Il s’endormit rapidement. Elle lui chuchotait : Doux. Tout doux. Ne pleure pas mon petit, c’est juste un cauchemar. Dors ! Maman est là.

Le cauchemar

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12 Commentaires

  1. Lyam dit :

    Vraiment très beau et aussi mystérieux que l’œuvre dont tu t’es inspiré ! C’est vaporeux !
    Tellement que je ne suis pas sûre d’avoir tout compris ! On dirait un poème. Ça me fait penser à Lautréamont.
    Amitié et bon week-end !
    .-= Lyam son dernierblog ..Olé!…oduc, le sourire de l’Amazonie ? =-.

    • tby dit :

      @ Lyam : Merci de ton passage, Lautréamont… Je suis honoré. Dans ma pensée, il s’agit de déterminer qui est le reve de qui, ce qui peut etre effectivement nébuleux (sourire vaporeux). Amitié et bonne fin de semaine. THierry

  2. Jackie dit :

    Magnifique… je me suis laissée portée par ce rêve.
    La description de la mère qui aimerait reprendre son enfant en elle est forte… ce sont des choses que j’ai ressenti.
    Merci Thierry.
    Amitié.
    .-= Jackie son dernierblog ..La facture =-.

    • tby dit :

      @ Jackie : Merci à toi de ce commentaire et de ta lecture, cela fait un moment que l’histoire me tournait en tete. Oui, pour la mère, j’ai extrapolé mais nous avons déjà tous ressenti quelque chose de semblable, parfois avec un partenaire plutot qu’un enfant, cet amour qui se tourne vers la dévoration, afin d’intégrer l’autre, de se l’accaparer peut-etre. Amitié et bonne fin de semaine. Thierry

  3. yannick dit :

    Salut Thierry.
    comme lyam, j’ai trouvé ton texte très beau mais ne suis pas sur d’avoir tout compris. en tous cas, j’ai reconnu une fois que tu me les as montrés, le village, la tête dans les nuages et le peuplier. je ne les aurais certainement pas vus tout seul mais ils ont pris vie par tes mots.
    j’ai aimé aussi vivre dans un peuplier quelques jours; la photosynthèse et la chimie de l’arbre sont tout de suite plus intéressants sous ta plume.
    il y a beaucoup de poésie dans ton texte et le passage sur les pulsions de la mère est très bien écrit.
    au plaisir de te lire.
    Amitié

    Yannick

    • tby dit :

      @ Yannick : Merci Yannick, comme tu as lu ma réponse à Lyam, je vais personnaliser la tienne, doit-on comprendre le reve ? Je n’avais pas d’autre désir, sauf pour le passage de l’arbre et de la mère, que de nous plonger dans le reve, dans sa beauté et dans les frayeurs qu’il peut susciter. Je ne sais pas si mon texte est réussi, la poésie qu’il contient se devait d’en etre le but ultime. C’est peut-etre sa forme, la chute, qui amène à se poser des questions. Devant vos doutes, j’ai changé la fillette du début en petite, cherchant ainsi à la déshumaniser un peu plus. Amitié et merci de ton passage. Thierry

  4. Rêve étrange et mystérieux…en harmonie profonde avec ces très beaux tableaux !

  5. Odile dit :

    J’aime particulièrement ce rapport fusionnel et indipensable de « l’Humain » avec l' »Hêtre » peuplier…
    et… cette subtile et délicate comparaison.. de la Mère et l’Enfant …

    C’est comme .. lorsque l’on retrouve son Pangloss .. qu’on croyait avoir perdu .. alors qu’on le porte en soi .. non ?

    sourire candide

    bon mercredi
    Odile

    • tby dit :

      @ Odile : Je suis gaté ce matin, un paquet de commentaires, avec un joli papier qui plus est. Oui, la fusion, est-elle virtuelle ? Est-elle réelle ? Il s’agit du reve et pourtant. Merci pour le Pangloss mais je m’en voudrais de le laisser dire que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. Bon mercredi miss candide.

  6. Bonjour Thierry,

    Étrange et belle sensation que de se sentir autant prise par la peinture que par ton texte qui offre une interprétation onirique et quasi mystique…

    Beau travail sur les couleurs (pictural et scriptural).

    Je ne peux m’empêcher à songer à « Notre Monde » en te lisant…

    Je t’embrasse!

    • Thierry Benquey dit :

      @ Sandrine : Merci pour ce beau commentaire. Pour Notre monde… Effectivement l’un précède l’autre, ce qui explique cela. Amitié et embrassades. Thierry

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