Augustin Trebuchon. Part 2

Bataille grande guerre

Je vois Augustin et je suis content. Il est de la Lozère comme moi.
Il me fait signe, me montre la rivière.
Le clairon doit sonner le repli.
Je laisse ma baïonnette au boche, je peux pas la sortir.
Nous courons, en silence.
On a pris la tranchée et il nous faut l’abandonner.
On marche sur des corps, des camarades, des ennemis. Tout ça n’a pas de sens…
Un grand choc me projette au sol. Pas de douleur.
Je vois un trou fumant dans ma capote.
C’est bon ce silence, ça fait peur, mais c’est bon.
J’ai l’impression de ne pas être ici.

On arrive, on se colle à la terre. Elle vibre.
Je suis à bout. Augustin me donne une cigarette.
Quelques gars arrivent encore, ils rayonnent.
On cherche l’officier du regard. Personne.
Nous sommes abandonnés là.
Les impacts de balle s’amenuisent et disparaissent enfin.
Les boches doivent nettoyer la tranchée et la consolider.
On reprendra le jeu demain.
Je pisse sous moi, le talus qui nous protège étant trop bas.

Le temps passe, irréel et j’entends de nouveau.
Augustin ne dit rien, il dort peut-être ?
Au matin, un sergent passe, il nous dit que l’armistice est signé, que les combats cesseront à 11 heures.
La canonnade ne faiblit pas, je me demande si les boches le savent eux ?
Ils tirent, comme ça, pour rien ou pour un copain tombé hier.
A dix heures, le gars près de moi reçoit une balle dans le casque. Je vois son visage emplit d’horreur, il croit à la mort et puis il rit, il rit et nous rions aussi.
Le sergent revient et il charge Augustin de transmettre la nouvelle.
Augustin me regarde et ses yeux sont la terreur pure. Il ne veut pas, pas bouger.
Un ordre, c’est un ordre, alors il rampe.
Au passage, il effleure ma main et je sens qu’il sait.

Il sait et je sais aussi.
Je chiale.
Il rampe, il s’applique et puis il voit cette ouverture dans le talus.
Il se lève et il court.
Un mètre, trois mètres, cinq…
Il tombe.
Il est 10H45…

Je hurle ma douleur.
« Augustin ! »

Hommage à Augustin Trebuchon, le dernier tué français de la grande guerre, celle qui devait être la der des der. Sur sa tombe, non loin du lieu où il trouva la mort, est inscrit la date du 10 Novembre 1918. Par décision, par dérision de l’état-major, personne n’est tombé le 11, à 15 minutes de la fin des combats. A travers lui, je voudrais honorer toutes les victimes inutiles de toutes les guerres…

FIN

Augustin Trebuchon par Thierry Benquey est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.

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18 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Ce texte est bouleversant en relatant l’obligation du soldat, d’aller à la mort,  » sous peine de mort « ( pour refus d’exécuter un ordre).
    En lisant ces phrases très imagées par des mots durs et très bien placés, le lecteur prend conscience que ce carnage humain était inutile.
    C’était la dernière…et pourtant, depuis, le sang ne cesse de couler. Mais les guerres ne sont pas choisies par ceux qui vont combattre, mais par d’autres qui décident  » ceux qui restent à l’abri de tous dangers ».
    Bel hommage au dernier mort et à tous ceux qui l’ont précédés.
    Cette nouvelle est d’une grande qualité littéraire. Bravo Tierry.
    Amitié.
    dédé.

    • tby dit :

      @dédé -Merci mon ami, oui la guerre est une stupidité meurtrière un point de consolation, les chimpanzés pratiquent cette idiotie et il semblerait que les lions et les hyènes fassent partie du club
      amitié de Bretagne
      Thierry

  2. pandora dit :

    Je continue ma promenade et celle-ci est « pénible ».
    Cette guerre de tranchée, ce sang, ces morts… Il est difficile je pense de s’imaginer aujourd’hui quelle devait être la vie des poilus mais ça devait être simplement horrible. Tes textes rendent bien ces hommes qui obéissent et tuent et sont confrontés à la mort, rient et pleurent, essaient de vivre…
    Ces hommes comme le grand père que je n’ai pas connu, mort bien avant ma naissance des effets tardifs des gaz de combat…
    Très bien (d)écrit

  3. tby dit :

    @pandora: Oui mon amie, elle n’est malheureusement pas que belle la promenade sur les terres de Thierry. Je voulais absolument décrire la violence et la betise de la guerre en général et de cette boucherie qui allait ouvrir la porte aux guerres modernes (celles où le nombre des civils tués dépasse celui des militaires) en particulier. Le « rendu » de cette charge m’a été inspiré par la scène de violence crue du débarquement dans le « Soldat James Ryan ».
    Merci de ta lecture
    Amitié
    Thierry

  4. fabrice dit :

    bonjour a tous et bravo pour vos connaissances
    je suis de la lozere et je m’interesse depuis peu a la grande guerre !
    j’aurais voulu savoir d’ou etait le berger augustin trébuchon ?
    merci et encore bravo

  5. tby dit :

    @fabrice: Merci de ton passage Fabrice quand à ta question, j’avais trouvé Augustin Trebuchon en recherchant sur le dernier tué de la grande guerre. je ne pourrais affirmer que c’est bien lui mais j’avais trouvé les informations sur un forum spécialisé où il y avait meme une photo de sa tombe. Bonne chance dans les recherches. Amitié
    Thierry

  6. gdblog dit :

    une grande émotion (d)écrite dans cette nouvelle …

  7. yannick dit :

    bonjour thierry, bravo pour ce texte poignant. je me suis cru dans les tranchées sous le feu ennemi et surtout sous la bêtise humaine. c’est très fort de voir la grande guerre et l’histoire avec un grand H du côté des petits, on apprend beaucoup.
    félicitations pour avoir si bien retranscrit ce moment d’histoire et ce summum de la bêtise humaine. à lire, à relire, à faire lire et à méditer…
    amitiés
    Yannick

  8. tby dit :

    @gdblog: Merci GD, peut etre une histoire de réincarnation mais c’est beaucoup de moi qui se tient dans cette nouvelle
    Amitié
    Thierry

  9. tby dit :

    @yannick: Merci Yannick
    Oui la betise humaine. Je reprendrai volontiers cette phrase de B Lavilliers, c’est la connerie qui fait que tous les hommes sont frères.
    Amitié
    Thierry
    P.S. Heureusement que la petitesse de l’humanité nous permet d’apprecier aussi sa grandeur

  10. une guerre, comme toutes les guerres, atroce.

  11. tby dit :

    @Véronique Grausseau: Oui atroce. Mon intention c’est d’en démontrer l’atrocité, un sujet qui me dérange comme ces néo nazis près de chez moi. Il faudrait leur rappeler que la guerre c’est pas seulement taper sur les autres, les allemands en savent quelque chose. Les américains ont encore beaucoup à apprendre.
    Je t’embrasse
    Thierry

  12. Odile dit :

    J’aime beaucoup tant le récit.. que le souci du
    détail historique …que tu inclus dans beaucoup de tes textes …
    Quel vibrant Hommage …. pour le dernier Homme tué lors de la 1ère guerre mondiale.. alors qu’avait sonné l’Armistice!
    Merci pour Eux…

    Tu as à ton arc .. de nombreuses cordes .. harmonisées.. à tes plumes …tu pourrais aussi … être Historien !

    bonne soirée

    odile

    • tby dit :

      @ Odile : L’histoire ne m’a jamais laissé indifférent et je dois dire que lorsqu’on lit certains ouvrages des historiens modernes, on a affaire à de merveilleux romans. J’avais été outré en faisant mes recherches de découvrir qu’on ne lui avait pas consenti cet dernier hommage, celui d’avoir gravé sur sa pierre tombale la bonne date et la bonne heure, faisant de lui une victime bien inutile. Oui, je pense à eux, tous ceux qui sont morts pour rien parce que la guerre pendant laquelle ils sont tombés n’était que la semence de la prochaine, arrosée avec leur sang. Bonne journée. Je t’embrasse. Thierry

      • Barbara dit :

        Bonjour,

        Pour avoir travaillé rapidement sur Augustin Trébuchon au regard des sources et des récits historiques, certains éléments sont imaginés, notamment son ressenti. On ne peut pas parler de souci du détail lorsque celui-ci est erroné. Augustin Trébuchon n’est pas mort en allant annoncer à son supérieur la nouvelle de la fin de la guerre, mais la soupe à 11h, ce qui rend encore plus « stupide » ou dérisoire sa mort.
        Merci, Barbara

        • Thierry Benquey dit :

          @ Barabara : Bonsoir. Merci de votre lecture et de cette touchante précision quand à la mort d’Augustin. Comme vous l’avez remarqué, je ne suis pas historien mais auteur et en tant que tel, j’ai librement laissé courir mon imagination. Vous me le pardonnerez j’espère. Cordialement Thierry

  13. edouard dit :

    Un style ramassé, tranché dans le vif pour un récit aux cruelles réalités palpables. Faire vivre un récit dense en peu de mots n’est pas une mince affaire. Emouvoir le lecteur sans verser dans l’emphase avec un sens lapidaire à faire fondre les pierres encore moins. Bravo Thierry,ce texte de 2008 est un chef-d’oeuvre; je me pencherai sur tes écrits plus récents prochainement.

    • Thierry Benquey dit :

      @ Eddy: Salut mon ami. Sourire. Ou vif dans la tranchée ? L’as-tu fait exprès ? Me suis bien marré. Merci beaucoup pour le compliment, c’est aussi un des textes les plus lu. Tu es le bienvenu. À bientôt. Thierry

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