Augustin Trebuchon. Part 1

Poilus 14–18

415ème Régiment d’infanterie, le 10 novembre 1918.

Nous venons de recevoir l’ordre de route. Foch exige, coûte que coûte, une tête de pont sur la rive droite de la Meuse. Ça lui coûte pas grand chose à lui, à nous, ça pourrait coûter la vie. Les gars du génie ont fait des radeaux pour passer la rivière, un travail de dingue sous le feu de l’ennemi. Le brouillard tombe, une bénédiction et nous passons sur l’autre rive, en silence, ce silence qui précède la tempête.

Avec les copains, on se regarde, cherchant à lire sur les visages la marque de la mort. J’en ai vu passer des hommes, des gamins… Des cons, des bons, des bourgeois, des prolétaires, des paysans comme moi, tous égaux devant la faucheuse, tous puants dans la tranchée.

Il y a des rumeurs comme quoi les boches sont à bout, des rumeurs d’armistice. Je pense à ces beaux messieurs qui trinquent, qui mangent avec l’ennemi, en parlant de leurs femmes et de mettre fin aux combats.
Des mondes nous séparent…
Je pense aux généraux, aux maréchaux, bien au chaud, qui font de la politique.
J’ai pas d’éducation, je sais lire, écrire et labourer la terre. J’ai pas besoin de beaucoup plus.

Nous, depuis le chemin des dames, on en fait plus de politique, on en crève.

Le p’tit coup de rouge m’a fait du bien, j’ai le ventre chaud, je suis presque serein. C’est pas ma première charge et je sais qu’il faut pas se poser de questions, elles sont inutiles. Tu as survécu quand tu es de retour. Point.

Les officiers regardent leurs montres, la tension est palpable.
J’fais un signe à Augustin, il a peur, je le vois bien. Je tente un sourire et il est pas rassuré par ma grimace.
Ça bouge là-bas au fond, le lieutenant dégaine son revolver. Il met son sifflet en bouche, ce son précurseur de la folie à venir.
Sifflement strident qui te vrille les nerfs et puis ils gueulent: « Allez ! On y va ! »

On gueule aussi, ce cri de singe, on gueule, c’est même pas pour se donner du courage, c’est un cri comme ça, qui sort du plus profond de toi.
On court et les boches répondent au signal. Les fusées éclairantes laissent leur traînée de feu dans la nuit.
Les premières traçantes déchirent l’obscurité, avec le brouillard elles semblent arriver de nulle part. J’entends leur sifflement rageur lorsqu’elles me ratent. On court et on gueule.
Ma baïonnette vibre, elle luit malsaine. Elle a faim.

Les obus commencent à pleuvoir, les nôtres, les leurs ? Peu importe, on court et on gueule.
J’entends des os craquer, des bruits de viande molle, mon voisin vient de tomber.
Les sifflets, les cris, les pleurs, la fusillade, les explosions, je suis fatigué mais je cours et je gueule.

Le noir surgit. Je vole…
C’est le silence et je vole…
Pas de douleur, je crois que j’suis mort.
Des débris infâmes se collent à mon visage, avides de retrouver la chaleur d’un corps.
Je suis à terre et toujours le silence. Je cherche mon casque, il a disparu.
Mon fusil est là, serré dans mes mains comme s’il était ma dernière chance.
Je regarde autour de moi les morceaux de gens qui saignent.
Je me relève et me palpe. Les traçantes se dirigent vers moi et je plonge dans la boue.

Je vis, j’entends plus mais je vis. Juste ce sifflement aigu qui me fait souffrir.

Un main sur mon épaule, un sous-off. Il me parle. J’entends rien mais j’ai pas besoin d’entendre pour savoir ce qu’il me hurle: « En avant ! » Sa tête disparaît soudain, je suis douché de son sang.
Il tombe.
Je m’essuie le visage et je perçois des vibrations sourdes et méchantes.
Alors je cours et je gueule, direction les boches.

Je vois des hommes qui tombent, je vois des êtres qui se volatilisent et j’ai la haine.
Nos gars sautent dans la tranchée ennemie.
J’ai mal aux oreilles.
Je vois un boche, je vois ses yeux, son fusil est enrayé.
Je vois sa peur et j’aime ça.
Il me regarde en colère et agrippe le canon de mon arme, bêtement.
Il essaye de retirer la baïonnette qui lui dévore les entrailles.
Il crie, je ne l’entends pas.

Il ressemble à mon cousin et je pleure.
Je lui dit: « Laisse ! Laisse ! C’est fini ! C’est fini maintenant ! »
Il semble me comprendre et il s’affaisse doucement, il coule.
Il me regarde et il sombre.

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Image – Source : Gallica – 2007 – Licence :

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3 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    La description de cette folie meurtrière dénonce la cruauté des combats. L’auteur a su saisir ces moments de boucherie, où le soldat partait au combat, bien souvent, sans retour.
    Les mots évoquent des détails sanglants de la bataille, avec un réalisme poignant. Ils nous plongent dans ces instants d’assaut, chargés d’ une intensité extrême.
    Réussite totale de la part de l’auteur, pour nous faire ressentir l’horreur de cette guerre.
    Bravo Thierry.
    Amitié.
    dédé.

  2. Odile dit :

    Oups .. j’ai les larmes … au bord des yeux …
    le descriptif est tel .. que j’ai vécu .. et senti jusqu’au moindre détail .. que même .. mes mains ont quitté les touches du clavier … pour m’essuyer le visage …

    Quelle force … de narration ! J’en suis .. champ boulet …

    • tby dit :

      @ Odile : Je me suis efforcé de rendre l’ambiance telle que je l’ai ressentie en regardant la scène du débarquement dans le soldat James Ryan. La violence pure d’une charge et la petitesse de l’homme face à elle, sans oublier le facteur chance. Je pense avoir réussi en te lisant.

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