Au Caire, temps maussade… Part 3

Du 10 04 2008 § 5 Commentaires § Mots-clefs : , , ,

Tel Aviv

Pendant que Chayli le soigne, j’essaie de mettre en place mon scénario.
J’évalue cet homme du regard, cherchant à deviner ses limites, ses faiblesses.
Il doit avoir une cinquantaine d’années, la lèvre fine et des mains soignées. Un intellectuel ?
Ceux-ci sont retors, une raison: Idéal !
Par contre, j’ai un moyen de pression imparable contre l’intellectuel: sa famille !
Un homme simple des quartiers, des camps de réfugiés cède plus facilement à la douleur. Il ne craint pas la mort, ni pour lui, ni pour sa famille, promesses séniles de paradis, fin délicieuse du martyr.
Un homme cultivé a toujours un doute, cadeau de la culture.
« Et si… Et si, il n’y avait pas de paradis ? »
Je vais commencer par les méthodes classiques, gifles, coups de pied, poings. Sait-on jamais, peut-être est-il faible ?
La montée de la douleur, de la pression, de l’horreur, c’est comme le suspense dans un bon film, cela se doit d’être mesuré, ajusté, fignolé, atteindre des sommets entrecoupés de pauses, puis toujours un cran plus haut.
Je vois son regard remerciant Chayli. C’est bon d’avoir une femme avec soi, c’est le « bon flic » d’office, je suis le méchant. Jusqu’au moment où les rôles s’inversent, elle mène l’interrogatoire, la confiance brisée du sujet est une brèche à exploiter. Elle est la terreur personnifiée et je suis le père, dur mais juste. Je te prendrais dans mes bras lorsque tu te seras confessé et nous serons de nouveau unis…
Techniques d’interrogatoire… Une science qui ne se partage pas.
Je ne prends pas de plaisir à ce job, justement c’est un job.
Je dois penser aux victimes, demain à Tel-Aviv, si nous échouons…
Je ne peux pas penser à Chapira, sinon je vais le haïr.

Chayli a fini. Je me penche lentement vers le visage du sujet.
« Nous avons besoin d’informations, nous sommes prêts à tout, comme vous.
Tu vas nous dire ce que nous voulons savoir. Tu mourras aujourd’hui, après tout ça ne sera plus tes histoires. Libre à toi de faire durer le plaisir. »
Marquant une pause, j’enfile bien en vue, mes gants de caoutchouc, lui livrant une information: « Nous baignerons dans ton sang ! »
Il est déjà à mi-chemin de l’endroit terrible où je désire l’emmener.

Un coup de poing bien ajusté lui brise le nez.
« Alors, nous savons que tu connais le nom d’un membre du Hamas qui partira demain matin pour Tel-Aviv. Nous voulons ce nom ! »
Pas trop d’informations, tout cela doit être parfaitement dosé, le jeu du chat et de la souris.
Il est en sang, sonné, je mouille du papier toilette et lui nettoie le visage.
« Parle ! » Deux claques.
« – Parle !
– Je ne sais pas de quoi vous voulez parler ? »
J’appuie de ma main sur son genou broyé. Il hurle. En écho, nous entendons les hurlements de sa femme et ses enfants. C’est bien pour nous.
« Je répète ma question: Le nom du chauffeur du camion pour l’opération de
Tel-Aviv ? »

Entracte…
Laissez les mots le pénétrer, laissez les mots se graver. Il sait que nous savons, il sait que sa résistance est le seul obstacle. Il sait que sa famille est là, qu’elle nous est livrée. Il sait que le Mossad ne connaît pas de pitié.

« Chayli, cherche-moi une caisse à outil ! »

Laissez ces mots nouveaux envahir son imagination. Notre plus fidèle allié, son imagination qui lui fera entrevoir des horreurs que nous n’avions même pas imaginé…

« – Cette bombe n’arrêtera pas la guerre. Pense aux représailles, aux souffrances pour ton peuple.
Les morts d’aujourd’hui sont assez de gâchis, non ?
Ce jeune garçon avec la Kalachnikov, ton fils peut-être ? Un cousin ? Un neveu ? Pense à tes petits et à ta femme… Épargne-leur ce qui pourrait suivre !
– Je ne sais rien d’un chauffeur à Gaza ! Je suis citoyen israélien ! »
Chayli revient opportunément avec une caisse à outil. Je fouille dedans ignorant sciemment sa déclaration. J’expose à son regard une pince coupante, une scie à métaux, un sécateur, c’est bien un sécateur.
Je me penche de nouveau vers lui.
« Israël est un état juif ! Ton passeport, c’est de la poudre aux yeux pour l’Occident ! »
Occident, point d’exclamation. Poing dans son ventre bedonnant, le foie…
Il pleure, de ces pleurs qui surgissent devant l’incontournable, l’inévitable.
« – Je ne sais rien d’un chauffeur à Gaza !
– Notre information provient d’un insider, tu devrais savoir que tous ne veulent pas mourir pour la cause. Voir mourir sa famille, sous les ruines de sa maison…
Parle ! »

Je lève la main pour le frapper, lorsqu’une vision me brouille l’esprit.
Je me vois distinctement, en uniforme SS, la main levée sur une jeune fille, le visage en sang, elle pleure…
“ – Parle !
– Je ne sais pas où sont les autres…”
Ma main s’abat sur le visage tendre de grand-mère.
Cette vision est comme un fer porté au rouge dans ma tête.
J’entends Chayli se gratter la gorge et je regarde ma main suspendue dans les airs.
Je suis troublé.

Shoah

« Je fais une pause. Chayli il est à toi, je t’envoie Chalva ! »
La tête me tourne un peu et je me sens nauséeux lorsque je pénètre dans la chambre.
Chalva me questionne d’un regard.
« Va voir Chayli en bas, j’ai besoin de cinq, dix minutes. »
La femme et les enfants me regardent, hypnotisés, les yeux fixés sur mes mains, ces gants de latex maculés de sang.
Je me jette sur le lit, quelques secondes allongé et puis je ne sais pas pourquoi, je coupe les liens qui retiennent les mains de la femme.
Elle se masse les articulations et caresse ses enfants.
Je suis épuisé. Cela me fait du bien de voir cet mère rassurant ses gosses.
Je fredonne un chant enfantin, reste du temps trop bref où les arabes n’étaient pas mes ennemis…

Texte – 2007 – Licence :

Creative Commons License

Image Tel Aviv – שומבלע – licence :

Creative Commons License

Image Shoah – U.S. Army – licence :

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5 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    L’écriture est brutale avec une précision sans faille. Les études des personnages sont d’une finesse remarquable.
    Le lecteur s’embarque dans l’histoire sans jamais y rencontrer l’ennui.
    Amitié.
    dédé.

  2. Yannick dit :

    alors là, je ne sais pas où tu as pris ces informations sur les techniques d’interrogatoire, mais que cela semble réaliste. on est pris dans cette ambiance étouffante mais un événement va tout changer, le tortionnaire a des remords. je poursuis…

  3. Odile dit :

    Ouf .. sauvé par une reminiscence …humaine!

    C’tait à la limite insupportable .. à lire .. tant c’est bien narré ..

    j’aime beaucoup ce contraste.. tout doux … de cette Maman qui rassure ses petits en les caressant …

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