Au Caire, temps maussade… Part 2

Du 10 04 2008 § 3 Commentaires § Mots-clefs : , , ,

Intifada

Chapira me fait signe, son arme pointée vers l’étage.
Je monte et me vautre sur les premières marches. Une ébauche de rire automatique s’apprête à exploser dans les airs. Le bruit de mon arme, automatique elle aussi et heurtant durement la rampe, fige mes instants dans une raideur glaciale.
Je n’ai pas besoin de voir Chapira pour me sentir transpercé par les éclairs qui sortent de ses yeux.
Une porte s’ouvre, des voix, une homme parle avec une femme.
Le parquet grince.
Chapira recule de deux marches, pour améliorer son angle de tir.
Je monte me maudissant pour cette chute.
Je vois le pied de l’homme et une main tenant fermement un revolver.
Je tousse pour attirer son attention. Je vois son visage contrarié. C’est notre cible.
Il aligne et s’effondre hurlant sur le sol. Jambisé, cette expression presque poétique des brigades rouges.
Je me jette dans le couloir, il pleure de douleur. Chapira lui fait lâcher son arme, d’un violent coup de crosse.
La voix de la femme monte crescendo, hystérique…

La situation nous échappe.

Je pénètre la pièce d’où proviennent les cris, une télévision projette des éclairs blafards. Une masse me heurte brutalement, je recule un peu surpris et tends le bras, la mort dans ma main, en évidence comme une menace.
Elle se fige, son cri se fige, ses yeux s’emplissent de terreur à m’en faire mal au cœur.

Je lui hurle: « Au sol ! » en hébreu, elle ne comprend pas et reste paralysée sur place.
Je répète cette fois en arabe et elle se couche, les bras en évidence, comme si elle avait déjà cent fois accompli ces gestes.

Le son familier d’une rafale d’AK-47 auquel répond le chant léger d’une courte rafale d’uzi.
Bruit de corps, gémissements, je suis au bord de la panique.
La voix de Chayli dans l’écouteur.
« Espèce de sale con. A cause de toi … »
Elle se reprend.
« Chapira est touchée ! Réagis bordel ! »
Je reprends contrôle sur moi, je lie les mains et les pieds de la femme et je sors de la pièce.
J’entends des pleurs de gosses à l’étage inférieur.
« – Chalva, c’est bon pour toi ?
– Secteur sécurisé, je suis avec les enfants. »
La voix de Chir sur les ondes:
« – Chalvi peut contrôler seul en-bas, je monte ?
– Non, reste en poste, les détonations… »

La cible gémit doucement, se tenant les genoux.
Chayli lui tient son arme sur la tempe.
Chapira pisse le sang, son bras gauche ne tenant plus que par un reste d’étoffe.

« Merde ! »
Une porte entrebâillée laisse voir le cadavre d’un jeune homme, un adolescent, une Kalachnikov serrée contre son corps.

Chapira…
Ses jambes fléchissent, ses yeux retournés, sa bouche ouverte pour un appel à l’aide, je vois Chapira mourir.

« Chalva, monte avec les gosses !
Chayli, cherche la salle de bain !
Chir et Chalva, vous restez en position. Silence radio pour une heure ! »

Je regarde ma montre, il est 22 heures 30! Il nous reste 6 heures…
J’examine les blessures de la cible. Pas d’artère touchée.
« C’est pas de ça que tu crèveras ! Ordure ! »
Je lui colle une paire de gifles, il faut le déstabiliser et puis ça me fait un bien fou.

Chalva est là avec les gosses, je devine à son regard qu’elle préférerait être ailleurs.
Les enfants marchent comme dans un rêve, leurs âmes s’imbibant du sang de Chapira.
« Dans la salle avec la femme ! »
Chalva tire les petits qui geignent à la vue du blessé.
« C’est tes morveux ? Oh, je crois que tu vas te montrer coopératif. »
Dans les yeux de la cible, une horreur absolue, le sentiment désespéré d’un père impuissant…

Chayli descend l’escalier, à la recherche de la salle de bain.
Elle me hait.
J’ai Chapira sur la conscience.
Je ne mérite pas le commandement.

Soldats

Ah, Chayli, si tu savais… Ma conscience est morte avec mon enfance !

Chayli revient, elle ne regarde pas le corps de Chapira.
« – À l’étage inférieur, assez grande pour notre usage.
– Aide-moi, on l’emmène en bas ! »

Nous soulevons la cible. Chaque marche lui arrache un gémissement. Sur son visage, l’incompréhension, la stupeur.
L’odeur du sang me triture les nerfs, je deviens un fauve.

Nous asseyons la cible sur le bord de la baignoire.
« Chayli, va chercher une chaise ! »
Je me concentre sur l’interrogatoire à venir. C’est ma spécialité.
Chayli revient avec une chaise, nous y attachons solidement le paquet.
Chayli, pourrais-je regagner ta confiance ?
J’ai besoin de toi, j’ai besoin de vous, les habitants de Tel-Aviv ont besoin de nous.

« Chayli, cherche de quoi panser ses plaies ! »
Elle fouille les placards, découvrant rapidement une trousse de première urgence.
Je pense à Chapira et bêtement à un blog, sur un site français, une certaine Melancholia écrivait un poème torturé. Une phrase m’ayant particulièrement marqué:

« Bras enfoncés dans le sol – en flamme – sans doute »

le beauté de ces mots passait bien sur ce qui allait suivre…

Texte – 2007 – Licence :

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Image Intifada – MathKnight – licence :

Licence GNU

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Image soldatsNaama – licence :

Domaine public

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3 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Une chute dans l’escalier fait basculer la discrètion du commandot, dans un bruit de mitrailles, très démonstratif.
    Je suis avec intérêt, le déroulement sanglant des opérations.
    Amitié.
    dédé.

  2. Odile dit :

    C’est très sanglant…
    onne fait pas d’homme let sans cassé d’eux … là c’est Chat pira .. qui a exhalé son dernier sous pire !
    je ne sais pas .. si une Cause …quelqu’elle soit … doit être un carnage sans gland!

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