Au Caire, temps maussade… FIN

Du 10 04 2008 § 6 Commentaires § Mots-clefs : , , ,

Artillerie

Chalva est là. Elle me secoue. Je me suis endormi, négligeant toutes règles.
« T’es vraiment fini, mon pauvre gars ! »
Chalva est d’une pâleur inexplicable et la petite famille semble être dans un état de transe.

Je descends, un peu comateux…
La porte de la salle de bain s’ouvre sur un spectacle abominable.
Le sécateur sanglant traîne au sol, ainsi que ce que je reconnais être des phalanges, des doigts humains.
Un coup d’œil rapide aux mains de notre sujet m’indique que je n’ai pas halluciné.
Il est évanoui et Chayli est occupée à se laver les mains.
Je me précipite vers la baignoire et vomis. Non pas que je n’en aurais pas été capable, simplement je ne me sens pas dans mon assiette.
Chayli part d’un rire méchant.
« T’es fini, Chalom ! »
Je souris à cette phrase, elles avaient dû en parler toutes les deux.

« – Il a parlé ?
– Non, c’est un dur ! Je passe la main… »
Je ris complètement abruti, imaginant prendre cette main coupée au sécateur.
Un sourire éclaire le visage de Chayli, un soupçon d’admiration dans les yeux.
« Peut-être qu’il n’est pas fini, après tout. » pense-t-elle.

« Fais venir sa femme ! Je le ranime entre-temps. »

Je rempli un verre d’eau que je lui jette à la face. Rien !
Je renouvelle les opérations et je l’entends inspirer violemment.
Et me revoilà, uniforme impeccable, jurant à cause des éclaboussures que fait ma grand-mère quand je lui maintiens la tête sous l’eau.
Je vois Chayli arriver comme dans un rêve, Chayli revêtue d’un uniforme allemand et la femme d’une tenue concentrationnaire.
A bad treap…
Nous sommes entraînés à réagir aux situations de stress sous LSD, je connais bien le « bad treap ».
Je me retourne vers le prisonnier, il est assis là comme toujours.
Je me frotte les yeux et je vois la SS Chayli avancer vers lui, une arme en main, tenant sa femme de l’autre.
Elle hurle: « Parle ! »
Le palestinien relève la tête juste à temps pour voir celle de sa femme disparaître dans un nuage rouge.
Il ne réagit pas, comme paralysé.
Chayli laisse tomber le corps sans vie et hurle à nouveau:
« Parle ou je vais chercher les gosses ! »

Il regarde sa bien-aimée, gisant là et pleure, et parle entre deux sanglots.
Il parle et parle…
Il cite des dizaines de noms.
Moi, je suis effondré dans un coin, encore sous le choc de ma vision.
Chayli me sort de cet état en gueulant: « Note ! Note ! »
Je lui demande, la voix tremblante, le nom du chauffeur.
Il supplie…
« Pas les enfants, pas les enfants ! C’est Mourad Ali Sarkaoui ! »
Je note, un peu absent.

Gaza

Chayli donne des ordres sur les ondes.
« Je prend le commandement ! Chir prépare l’explosion du gaz ! Chalvi appelle l’évacuation par téléphone, le mot de passe c’est: “Le lion de Dieu” ! Chalva occupe-toi des gamins, propre et sans douleur ! »
Elle se tourne vers moi.
« Toi, tu vas chercher Chapira ! »
Je m’exécute.
Nous plaçons son corps dans la baignoire.
« Tu lui coupes la tête et les mains, prend la scie à métaux ! »
Me voilà au plus profond de l’horreur, je tourne le corps sur le ventre pour ne pas voir son visage.
Une détonation discrète me laisse savoir que la cible à été détruite.
Une âme de plus envoyée vers le néant.
« Quand tu as fini, tu nous rejoins dans l’entrée ! »

Chalva passe et me donne un grand sac poubelle.
J’y dépose respectueusement les restes de Chapira…
Nous les soldats, nous sommes aujourd’hui des bouchers.

La camionnette est là, la rue est vide, il est tard.
Je suis fini, elles ont raison.
L’explosion ne tardera pas, environ dix minutes.
Une ruine pour cacher nos méfaits, je ne suis pas fier.
Chayli est fière elle, elle pense sûrement à sa promotion et aux rues de Tel-Aviv.
C’est une héroïne qui sacrifie sa jeunesse pour son pays.

Quelques jours plus tard, en même temps que mon retour à la vie civile, j’apprenais que le Mossad ne garderait pas la mémoire de cette opération. Nous avions été manipulé, ce qui blessait profondément notre fierté de docteurs es-manipulations. Notre informateur avait disparu. Le camion n’avait jamais existé. L’homme du Caire rassemblait des fonds pour le Hamas en s’appuyant sur les réseaux des frères musulmans. L’homme de Gaza était un agent du même Hamas infiltré au Fatah. Nous avons fait le sale boulot pour le Fatah. Le Mossad travaillant pour les palestiniens, on pourrait en rire.

Le monde devenait chaque jour un peu plus stupide.

En rentrant chez moi, je repensais aux heures passées avec ma grand-mère. Ces moments terrifiants où elle me racontait avec force de détails, les nazis et l’Europe, la bestialité de ces gens là. J’avais toujours cru qu’elle voulait m’apprendre la haine et l’auto-défense. Aujourd’hui, je savais ou croyais savoir que son message était:

« Ne deviens jamais comme eux ! Reste humain ! »

Elle était sage, la vieille dame…

FIN

Au Caire, temps maussade par Thierry Benquey est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.

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Image Char – Oroo – 2005 – licence :

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Image Gaza OneArmedMan – 2007 – licence :

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6 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    “Au Caire, temps maussade”, jeux de mots bien appropriés.
    Malheureusement, la perpétuation de crimes odieux est présente dans toutes les guerres.
    Tu dénonces ces meurtres brutaux et cruels, couverts souvent en pretextant la défense nationale.
    Combien de fois avons -nous entendu “jamais plus ces horreurs”, et l’histoire continue, avec des génocides qui s’ajoutent aux autres.
    Il semblerait que la morale ne touche pas la mémoire des hommes. Rester humain dans un conflit, parait donc être une utopie.
    Ce qui ne veut pas dire qu’il est pardonnable de commettre des atrocités.
    Cette nouvelle demeure très colorée pour nous mettre dans cette ambiance sanguinaire.
    Difficile sujet, mené avec une maîtrise totale.
    Amitié.
    dédé

    • tby dit :

      @dédé
      Salut Dédé, je suis enfin de retour et profondemment touché par ta lecture approffondie de mes textes et par tes commentaires pertinents. Je te remercie mon ami. Amitié
      Thierry

  2. Yannick dit :

    comme le dit dédé, tu as su t’approprier ce délicat sujet pour en faire une oeuvre forte. moi aussi, je me suis souvent fait la remarque que les israeliens du mossad avait un petit côté tortionnaire nazi avec les palestieniens qu’ils attrappaient. mais tu as su restituer la complexité de la situation actuelle.
    ce qui fait froid dans le dos, c’est que quand on pense que le narrateur a une faiblesse et va arrêter, c’est le tour de sa coéquipière de devenir encore plus cruelle. la cruauté ne semble pas avoir de sexe dans ce cas là. puis c’est l’escalade dans l’horreur, malheureusement une horreur qui semble plausible tant l’imagination de l’homme n’a pas de limites en terme de barbarie. non seulement on est écoeuré par la boucherie mais presque pas étonné quand on apprend qu’elle n’a servi à rien.
    la guerre palestino-arabe (il s’agit bien d’une guerre qui n’a jamais cessé tout comme les exactions) est un sujet délicat. j’avais lu l’excellente bd de Joe Sacco, un américain, qui était allé enquêter dans les territoires occupés. vu le nombre de palestiniens arrêtés et torturés, tu te demandes si la paix est possible un jour. pourtant, j’ai espoir que si un accord de paix était trouvé, la vie reprendrait son cours.
    je ne sais pas s’il faut être aussi catégorique que Renaud dans les années 80, quand il chantait « Miss Maggie » et mettait en parrallèle shoah et palestinien mais ces paroles continuent de me frapper:
    « Palestiniens et arméniens
    Témoignent du fond de leur tombeau
    Qu’un génocide c’est masculin
    Comme un SS un torero »
    en tous cas, tu as su t’approprier ce paradoxe et en faire un texte intelligent et aux résonnances multiples. tu as un grand talent à te saisir des grands thèmes et je te dis bravo pour ce que tu arrives à en faire.
    au plaisir de te lire et d’échanger
    amitié

    yannick

    • tby dit :

      @ Yannick : Tu as raison, on ne peut pas comparer la Shoah et la situation palestinienne, c’est une affaire d’échelle et là où Renaud a raison, c’est que dans les faits, tous les éléments rendant la Shoah possible sont présents. Il est certain que si la communauté internationale n’existaient pas, certains israeliens auraient déjà commencé a planifier la « solution finale » et que les autres, tout comme en Allemagne, auraient peu fait pour l’empecher. Étant gamin, j’ai admiré les juifs qui se défendaient avec succès pour la survie, avec le temps et les horreurs, l’ouverture de mon champ de conscience et l’étude de l’histoire, je suis passé pour ainsi dire de l’autre coté, de celui des victimes qui dans les faits actuellement sont palestiniennes plus qu’israeliennes. Je crois que la paix est possible, elle le fut bien entre les européens et les allemands malgré l’horreur industrialisée par ceux-ci et les morts se comptant par millions. Je ne prends pas partie pour un camp ou l’autre, enfin j’essaye, je cherche a démontrer que nous sommes les produits de notre culture, comme dans le texte Soweto et si nous avons le malheur de naitre dans une culture de haine…
      Merci de ta lecture et amitié. Thierry

  3. Odile dit :

    je suis saoule âgée . que cette histoire se finisse …
    c’est très … même trop bien écrit .. avec ta particularité perso .. de faire naitre des scènes visuelles de tes mots ..

    là tu as scénarisé dans le ghore… dans toute sa splendeur .. et bizarrement j’ai ressenti l’impression .. qu’en fait la force armée .. brutale .. barbare .. de ton récit.. est écrite à l’encre de ta réprobation .. et d’une non violence …
    antinomique .. peut-être .. mais j’ai cette sensation là …
    Oui les Mamies sont toujours sages …
    sourire
    bonne fin de journée
    Odile

    • tby dit :

      @ Odile : Réprobation oui, dégoût serait même plus adapté. Sourire. Je connais des mamies qui ne sont pas trop sages, mais d’autant plus rigolotes. Rire. Je t’embrasse, te remercie et te souhaite un merveilleux lundi. Thierry

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