Arluk

famille Inuit 1917

« Le chant pour celui qui désire vivre » de Jørn Riel, dont Arluk est le second tome.

Si Heq vous a mené à la rencontre des Tuniit (alias Dorsétiens dans le jargon scientifique), si vous l’avez accompagné dans sa découverte du Groenland, ouvrant l’ère de la culture thuléenne, si vous avez aperçu avec lui un Drakkar, vous avez accompli un voyage temporel d’un bon millier d’années.

Le livre commence avec la famine qui règne à Kuvdlorssuaq, à la fin du 13ème siècle ou au début du suivant. Le grand-père d’Arluk, nommé Kajaka, conserve la mémoire de Heq et de Tewee-Soo. Il nourrit, faute de nourriture plus terrestre, ses petits-enfants Arluk et Isserfik à l’aide des contes et légendes Inuit.

Kajaka évoque Tewee-Soo qui se retira dans une caverne avec sa petite-fille, il évoque aussi son propre grand-père qui lui rendit visite. Visite ? Oui, Tewee-Soo et sa fille occupent toujours la grotte, malgré les siècles qui passent. Elle lui prédit que l’un d’entre-eux, un du sang de Heq et de son sang, devra traverser tous les merveilleux pays de la terre et que sur l’envers de ce monde-ci, il rencontrera les parents de ceux qui sont partis vers le nord de son temps.

Peu avant de mourir, Kajaka dit à Arluk qu’il est trop vieux et trop attaché à son ile de Sardlia pour entreprendre le voyage désiré par Tewee-Soo et qu’il est possible qu’Arluk soit celui qui accomplira le voyage. Il s’éteint.

Les enfants sortent son corps par la fenêtre en intestin qui laisse pénétrer la lumière dans l’habitation. Les loups viendront bientôt déchirer son cadavre, ce qui fut bon, un chasseur qui les attendait, tua deux louveteaux dont il laissa une tête pour Arluk et Isserfik. Une tête de loup à manger pour ceux du sang de Tewee-Soo dont l’esprit tutélaire est le loup blanc…

Peu de temps après, ce même chasseur emporte Isserfik et la viole. Arluk qui tente de sauver sa sœur se fera arracher une oreille mais réussira à percer Usuktuoq de sa propre lance, avec une telle violence qu’il le transpercera et éraflera la poitrine de sa sœur sur laquelle était allongé l’homme mauvais. Malgré son horrible blessure, ce dernier poursuit Arluk mais il sera abattu par les hommes du village qui avaient des comptes à rendre à Usuktuoq.

L’un d’eux prit Isserfik pour femme. Arluk lui continuera dans la voie de sa lignée et deviendra chaman, un chaman puissant, l’Angakok pulik. Il tentera le voyage commandé par Tewee-Soo, accompagné de sa femme et de sa fille ainsi que d’autres Inuit, dont sa sœur et son pourvoyeur. Les hommes sont en Kayak, les femmes, enfants et chiens sont dans l’Umiaq quand un iceberg se retourne et s’écrase sur l’Umiaq et un Kayak. Arluk sera le seul survivant.

Pendant ce temps, on visite une ferme des Kavdlunait, les scandinaves installés au Groenland. La peste, les attaques de pirates basques, celles des Inuit et la famine les ont décimés. Nous assistons à la fin d’un monde, la fin d’une promesse de vie. Dieu lui-même a abandonné ses ouailles dans ce pays sans avenir. Nous faisons la connaissance de Høg l’islandais et de Katla la franque, ainsi nommée car personne ne pouvait prononcer son nom. Elle aussi a perdu une oreille alors que Høg voulait la récupérer auprès d’un fameux duelliste islandais. Ils ont une fille nommée Svava pour laquelle ils s’interrogent sur un possible retour en terre d’Islande. Elle rêve de Norvège…

Arluk lui rencontre Tewee-Soo et sa petite-fille dans la caverne, il y accomplit un voyage de l’âme et sera nourri au sein de sa vénérable ancêtre. Sur la plage est une maison d’hiver, il y rencontrera sa future femme, celle qui va l’accompagner dans son périple, car il n’a pas renoncé.

Ce tableau dressé, nous allons accompagner Arluk et sa famille dans son périlleux voyage à travers les merveilleux pays de la terre. Ce voyage sera long. Arluk croisera la route de Svava qui lui donnera un enfant, la seule Kavdlunait encore en vie au Groenland, sa ferme ayant été attaquée par les Inuit.

L’échange de femmes des Inuit est souligné par l’auteur du façon détournée avec cet apport de sang neuf et étranger, ainsi que plus tard dans le livre, lorsque Arluk rencontre un groupe en grand danger de dégénérescence du fait de la consanguinité. Tous les peuples connaissent ce problème et y parent de différentes manières, la plus répandue étant le clan et les interdits qui y sont liés. L’enlèvement de femmes ou d’enfants fut une pratique très répandue afin de rafraichir le pool génétique de la tribu. Les Inuit ont cette particularité de l’échange des femmes qui renforce les liens sociaux et assure la diversité génétique au sein du groupe, cette pratique est liée à leur environnement extrêmement difficile. Cette préoccupation de la diversité génétique n’est-elle pas une des raisons motivant le souhait de Tewee-Soo ? Le voyage et les rencontres induites ?

Après de terribles épreuves, Arluk finira sa vie comme son grand-père sur l’ile de Sardlia. La fille de Svava dont elle aura hérité des cheveux et des yeux clairs fait maintenant partie intégrante du pays des Inuit et du peuple des Hommes. Elle ne prendra jamais un époux, tout en donnant naissance à de nombreux enfants, comme si, fidèle au souhait de Tewee-Soo, elle consacrait son existence à enrichir le peuple de ses précieux gènes Kavdlunait.

Arluk est une transition qui apporte confirmation que le chaman, contrairement à la croyance occidentale qui voudrait que ce mot rime avec obscurantisme, est porteur de bouleversements et moteur de « progrès », pas au sens matérialiste, cela s’entend. Il soigne l’individu mais il soigne également le peuple, les « progrès » envisagés ou réalisés étant la seule parade à la décadence.
Si Heq est fréquemment nommé dans ce tome, c’est Tewee-Soo qui se positionne au premier plan et à travers elle : la Femme. J’approfondirai avec le troisième tome, vous comprendrez pourquoi.
Arluk n’est pas un grand découvreur, il est un lien dans tous les sens du terme, un lien entre les groupes Inuit, séparés par la géographie, les tabous ou encore les étrangers, un lien entre le passé et le futur. Il est celui qui révèle à son peuple que le Groenland est Inuit Nunat, le pays des Hommes et que ce pays est une ile. Cette révélation est d’importance, elle est le terreau sur laquelle peut se développer la notion de nation. Il est un lien entre les esprits et le peuple. Il est un lien entre l’Inuk et le Kavdlunait, un lien entre le commun et la différence.

Mon passage préféré : Alors qu’Arluk arrive dans une région proche des fermes scandinaves, on lui raconte que : « Pendant bien des années, personne n’avait osé s’approcher de ces fjords, parce que les Kavdlunait avaient la mauvaise habitude de séparer les gens de leur tête avec de longs couteaux tranchants. Mais ensuite les étrangers furent frappés par la maladie et beaucoup d’entre eux moururent. Ceux qui restaient, les Inuit les avaient tués, parce qu’il est compliqué de vivre avec des gens qui en veulent à votre vie. »

Oui, c’est un fait, c’est compliqué.
À bientôt pour le troisième et dernier tome intitulé Soré.

Image fin National Geographic Magazine – George R. King – 1917 – licence :

Domaine public

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4 Commentaires

  1. yannick dit :

    Salut Thierry,
    et merci pour le partage.
    Comme le hasard fait bien les choses, j’ai retrouvé « Heq » et « Arluk », ces deux livres qui prenaient la poussière au fond d’une étagère. Donc quand j’aurais le temps je les lirais.
    Je les lirais d’autant plus que je m’intéresse un peu au chamanisme. Je voulais écrire une nouvelle où il y avait un chaman donc j’ai commencé à lire, à me renseigner. Et en lisant je me suis rendu compte que le chaman soignait le corps physique mais aussi le corps astral; et encore par ces rites et sa connaissance il assurait la vie sociale et psychique du groupe.
    Je lirais aussi ces livres car il me semble que ce sont de formidables livres d’aventures, de formidables sagas. Tout ce que j’aime.
    Merci encore pour ces articles qui me permettent de retrouver ta plume qui me manque!
    A bientôt.
    Amitié.

    Yannick

    • Thierry Benquey dit :

      @ Yannick : Bonjour Yannick. Ah ? Il te manque alors le dernier tome intitulé Soré ? Soré est important car il est le couronnement de la trilogie, il est aussi celui qui va compter le plus dans mon analyse de cet œuvre de Riel. À se procurer d’urgence car les tomes se lisent très vite, surtout que j’avais beaucoup de mal à m’en arracher. Le chamanisme ne peut qu’être un excellent sujet de nouvelle, il ouvre tellement de portes. Tu peux le descendre en flèche en utilisant la personnalités de certains chamans qui utilisent de préférence le coté sombre de la force. Sourire. Tu peux l’idéaliser, le relater tout simplement, il restera un sujet passionnant te laissant beaucoup de liberté. Une constante est que chaque chaman est différent, je parle des vrais, car si certains trucs peuvent se transmettre de personne à personne, le plus important est la vision reçue du monde spirituel et ce dernière ne peut qu’être individuelle. la voie du chaman est une voie de solitude et de souffrance, souvent les gens en ont peur car il est au-delà du bien et du mal, tout comme le sont les esprits. Je lirai cette nouvelle avec plaisir. Merci à toi de rester un de mes lecteurs et l’unique commentateur de ce blog. Cela me fait du bien, tout comme nos échanges sur FB. Pour l’écriture, je viens d’apprendre aujourd’hui que mon existence matérielle était en voie de régulation, ce qui devrait m’offrir l’espace de liberté dont j’ai besoin pour écrire.
      À bientôt.
      Amitié
      Thierry

  2. yannick dit :

    Salut Thierry,
    je viens de finir « Arluk » et me suis donc un peu plus plongé dans l’histoire des « êtres humains ». C’est une belle saga que j’ai lue même si parfois j’ai été frustré que certains passages ne soient pas plus développés. En effet, ce livre est riche d’intrigues et de situations que l’auteur aurait pu développé mais peut-être comme les chasseurs habiles, il a dit: « On avait imaginé une bonne histoire et on l’a bien raconté même si elle aurait pu être plus longue, mais on ne voulait pas passer pour un orgueilleux et un vantard ».
    J’adore dans un livre quand deux peuples se rencontrent et j’aurais donc aimé que l’auteur développe plus ces échanges culturels entres islandais et inuits. Mais l’Histoire en a décidé autrement. Il est aussi à noter que les islandais avaient une humeur changeante et versatile…rires…Toutefois le fait que l’auteur parle des islandais, des basques, des francs m’a beaucoup plus, moi qui suis curieux des autres et féru d’Histoire.
    Arluk est un livre riche qui célèbre la nature (Le Wild) et les inuits donc leur formidable adaptation et symbiose avec le pays. Les paysages sont magnifiques, les êtres humains grands et les histoires racontées dans ce livre autant de fables et de moments forts. De plus, ces histoires sont autant d’histoires que se transmettent les inuits entre eux pour renforcer leur bien-être (on se raconte des histoires pour passer d’agréables moments, on s’en raconte pour atténuer la faim, on s’en raconte pour décider de l’orientation d’une vie)et leur cohésion sociale. On ressent à la lecture aussi l’importance des expériences spirituelles pour ce peuple et notamment ses chamans.
    D’ailleurs ne penses-tu pas comme moi, que les écrivains, êtres un peu à part, sont des chamans des temps modernes, chargés de relater leurs expériences spirituelles pour assurer un semblant de cohésion dans nos sociétés?
    Voila, j’ai fait le tour du Groenland, le tour d’une vie et en ressort plus riche grâce au chaman Jorn Riel et sa capacité de passeur. Bientôt je lirais Soré et bouclerait le cercle cher au monde spirituel.
    En attendant, je te souhaite un bon dimanche en espérant que tu n’es pas trop embêté par la neige et que tu as, pas loin de toi, un bouquin qui te fait vibrer.
    Porte-toi bien.
    Amitié.

    Yannick

    • Thierry Benquey dit :

      @ Yannick : Ahahah excellent l’utilisation du « on » impersonnel, oui je pense qu’il a préféré se limiter à la saga plutôt qu’entrer dans les détails, la trilogie serait alors devenue une bible…
      En quelque sorte oui, je pense que les auteurs sont des ponts entre les mondes même si on ne peut les qualifier de chamans, ils sont plutôt comme des témoins oculaires de ce qui se produit dans d’autres lieux, en d’autres temps, dans d’autres dimensions. Une sorte de télé vision sans écran…
      Merci de tes commentaires et retours de lecture mon ami. Il n’a neigé que ce matin par ici et encore très peu, donc pas d’ennui, enfin sauf la semaine dernière en voulant rentrer de Paris sur la Bretagne…
      Porte-toi bien mon ami et bonne lecture avec Soré.
      Thierry

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