Anti quoi ? Part 1

Du 12 04 2008 § 6 Commentaires § Mots-clefs : , , ,

Institut médico–légal

Bzzzz Bzzzz Bzzzz

Ce bruit terrible de mon portable en train de vibrer m’arrache à mon sommeil plombé. Il est amplifié par le tiroir de la commode comme par une caisse de résonance.

Premier réflexe.
Jeter cette chose loin de moi, la détruire pour avoir osé.
Réalité ?
La main ne s’ouvre pas, les doigts restent crispés sur la chose.
État de nerf ?
Déplorable.
État de veille ?
Encore absent.

J’ouvre la chose, me forçant à ouvrir ma conscience sur un monde que j’avais quitté si volontiers, il y a un peu plus de quatre heures.

La luminosité écœurante de ce display…
Le numéro du bureau apparaît. Je me frotte les yeux.
Je me lève, maudissant les criminels, les enflures qui me font gagner mon pain.

Café. Fort. Noir. Odeur d’exotisme, effluves d’Afrique, de continents lointains.
La radio gueulante, effrontée et sans pitié.
La douche presque froide. Je frissonne. Pas moyen de se réveiller avec une douche chaude, avec du confort.

Radio: « Il est six heures et nous souhaitons une bonne journée à nos auditeurs. Les news ! Le siège de la clinique Ponchartrain ! Cette clinique spécialisée dans les interruptions de grossesse volontaires en est à son quatrième jour de siège. Les militants de l’organisation anti-IVG « Laissez-les vivre » qui campent sur le terrain de la clinique, annoncent une action pour cet après-midi, sans donner de détails. La préfecture de police communique qu’il lui est impossible d’intervenir, la direction de la clinique n’ayant pas sollicité l’intervention des forces de l’ordre. L’association « Laissez-les choisir » invite toute personne qui se sent concernée à se joindre aux militants déjà sur place, afin d’étayer, je cite, la contre-manifestation. Le boulevard périphé… »

Je baisse le son et cherche à rentrer en communication avec le bureau.

« – Allo ! C’est Lencensoir. Vous avez appelé ?
– Georges ! C’est Jean-louis, on en a trouvé une autre !
– Une autre quoi ? J’ai dormi quatre heures. Tu m’excuseras…
– Une fille ! Comme l’autre, la nuque brisée et une cicatrice opératoire fraîche sur le ventre.
– Non ! Elle est où ?
– Déjà à l’institut médico-légal ! Tu venais juste de partir quand nous avons reçu l’appel, alors le Boss a dit de te laisser dormir. On s’en est occupé !
– Bon, je vais de suite chez le cinglé ! On se retrouve là-bas ?
– Non, je reste au bureau ! Je dois faire la paperasse.
– D’accord ! Je te rejoins après. On fera le point. Au fait, tu crois que c’est pareil ?
– Ça y ressemble bigrement. Si l’autopsie le confirme alors on a un problème.
– Oui ! J’y vais ! »

Je souffle. Je suis perdu, comme ça, un moment suspendu au milieu du vide. Ce vide glacial qui m’avait envahi lorsque nous avions découvert ce spectacle abominable avant-hier.

Les images s’étaient imprégnées, d’abord dans mes rétines, puis au plus profond de mon être. J’aurais voulu hurler, frapper, déchirer et puis le professionnalisme l’avait emporté. On ne fait ce métier impunément depuis vingt ans…

Une jeune fille, une vingtaine d’années, les yeux vitreux, un sourire bizarre sur son visage, comme une mise en scène. Nue.
Sa tête tournée à cent quatre vingt degrés. Elle gisait sur le ventre et pourtant son visage au regard vide, au sourire obscène se livrait à nous, sans pudeur, sans malice, simplement victime.
Elle la voyant, je voyais ma fille, elle aussi la vingtaine. Je l’appelais dans l’instant pour me rassurer, me donner du cœur à l’ouvrage, ce cœur qui venait de fuir.

« – Papa ! Il est deux heures du matin !
– Je voulais juste entendre ta voix. Pardonne-moi ! Dors ma belle… »
Le téléphone déclamait son « Tut ! Tut ! » lugubre et pourtant…
Je ne pouvais décoller la chose de mon oreille, comme je ne pouvais décoller mon regard de cette fille.

Je me retrouve au volant de ma voiture, comme dans un rêve.
« Georges ! Putain ! Remets toi ! »
J’ouvre la vitre et aspire avidement l’air vicié du parking souterrain.
Je tourne la clef du démarreur. Vrombissement du moteur. Réalité…
La voiture pue, c’est écœurant. Un mélange de cendre froide et de ce sapin en feutre imbibé d’une odeur méconnaissable mais forte. Cadeau de ma fille…

Je pense au rapport d’autopsie.
« Les vertèbres brisées par une violente traction, probablement infligée par derrière. Rappelle la technique militaire. Pas d’autres traces de violence. Pas de matériel génétique. Pas d’intrusions post-mortem dans les parties sexuelles. Le tueur a procédé à l’ouverture de l’abdomen, puis de l’utérus. Il y a déposé une poupée puis recousu les ouvertures. La précision du travail laisse supposer une bonne connaissance de l’anatomie mais le travail de suture exclut un professionnel de la médecine. La poupée est un modèle des plus courant fabriqué en Chine. La mort est intervenue entre six et huit heures avant la découverte du corps. Le travail opératoire ayant été effectué peu de temps après la mort… »

Je hais ces rapports d’autopsie. Je hais ces découpages, ces triffouillages dans cette chair froide qui avait été un être humain. Je respecte la science et les compétences du cinglé mais je ne serai jamais son ami. Je crains trop de sentir la mort sur ses mains.

Je gare mon véhicule de service dans la cour de l’institut et je me dirige vers l’entrée.

Le portable, toujours le portable.
« – Jacques ? Tu as fini ?
– Oui ! Je viens de terminer.
– On se retrouve dans ton bureau !
– Tu ne veux pas la voir ?
– Non ! Je verrai ton rapport et puis je crois que je deviens trop vieux. »

Il rit le cinglé. Ça le dérange pas lui.
Il aime, dit-il, cette intimité auquel personne d’autre n’a accès, sauf le créateur.
C’est pour ça qu’on l’appelle le cinglé…

Anti quoi ? par Thierry Benquey est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.

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Image – Copyright © 2005 David Monniaux – Licence :

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6 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonsoir Thierry,

    L’intrigue débute dans une ambiance morbide où le médecin légiste tient bien son rôle de professionnel blasé.
    Georges accepte mal ce crime odieux.
    J’aime la présentation des évênements et des personnages.
    Amitié.
    dédé.

    • tby dit :

      @dédé
      Merci mon dédé de ton interet pour mes humbles écrits, surtout que je désespérai que quelq’un s’intéresse aux écrits un peu plus ancien. J’ai pris plaisir à écrire ce polar et j’ai beaucoup appris en l’écrivant. Si un jour il y a un prochain, le suspense sera mieux entretenu.
      Amitié
      Thierry

  2. Yannick dit :

    Salut Thierry,
    après un départ dans le brouillard, l’intrigue se met en place et je me demande bien où ton imagination va m’emmener…

  3. Odile dit :

    Le titre .. contrairement à d’autres …. ne m’avait pas donné envie de cliquer .. et j’ai eu tort …
    Je suis une fan de polars …
    Comme tu as revêtu l’imper de Colombo … j’arrive avec ma loupe …

    Sourire …

    • tby dit :

      @ Odile : Oui mais pas son oeil de verre. Tu me diras si ce texte mérite le nom de polar, je crains de n’avoir amené trop tot les indices permettant de révèler le coupable.

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