À la folie.

Un texte écrit dans le cadre du « défi de septembre » sur le site de la société de la rose. Pour voir les textes des autres concurrents, cliquez Blog de la société de la rose. Le thème de ce mois ci : La folie.

La folie

Institut psychiatrique du «doux séjour», cellule 135.

« – Bonjour Jacques, comment allez-vous aujourd’hui ?
– Très bien, merci. À qui ai je l’honneur ?
– Enfin, Jacques, vous savez bien, je suis le docteur Duprey, votre thérapeute !
– Ah ? Bonjour docteur Duprey.
– Est-ce que vous supportez bien vos médicaments ?
– …
– Est-ce que vous avez noté des changements ?
– Des changements ?
– Rah ! Jacques, vous me contrariez ! Vous savez bien ce que je veux dire par là. Avez vous parlé à quelqu’un dans votre cellule ?
– Euh… Non ! Enfin… Oui, je me parle tout seul pour passer le temps.
– Un dialogue ? Voilà qui est intéressant.
– Un monologue, je précise !
– Mademoiselle Perrin, notez l’augmentation de l’aide aux PM d’un milligramme.
– Bien docteur.
– Un monologue, me disiez vous ?
– Oui, je ressasse les événements qui m’ont amené ici, depuis ma petite enfance comme vous me l’avez recommandé.

– Très bien Jacques ! Et ?
– J’ai beau retourner tout ça dans tous les sens, je n’arrive pas à discerner un comportement anormal. Différent, certes, mais pas anormal.
– Développez, s’il-vous-plaît.
– Docteur, vous ne pourriez pas faire revenir mademoiselle Perrin ? Je l’aime bien celle-là.
– Jacques, vous savez bien que cela ne fonctionne pas comme ça. Racontez-moi les détails de ce monologue et du cheminement de votre raisonnement.
– Je n’en ai pas envie et puis c’est toujours pareil, lorsque je vous raconte les détails, vous faites augmenter les doses et tout recommence depuis le début.
– Jacques, vous me contrariez beaucoup en disant cela. Vous devriez faire attention, je pourrais bien le faire venir «Lui».
– Non, pas «Lui» ! Pas «Lui» !
– Calmez-vous ! Jacques ! Vous m’entendez ?
– Pas «Lui»…
– Mademoiselle Perrin, injectez lui une dose de calmant s’il-vous-plaît !
– Bien docteur. »

« – Jacques ? Jacques ? Vous m’entendez ? Le docteur est parti, nous sommes seuls maintenant. Ouvrez les yeux et calmez vous ! «Lui» ne viendra pas aujourd’hui si vous coopérez.
– Mademoiselle Perrin, je suis si heureux que vous soyez de nouveau là. Le docteur commence à me faire peur. Quel bonheur pour moi de pouvoir parler avec vous, de ressentir cette féminité qui irradie de votre personne.
– Relevez votre manche ! Je vous donne une petite dose, vous allez vous sentir mieux, presque euphorique.
– Merci.
– Voilà ! Racontez moi votre monologue ? Je ferai mon rapport au docteur Duprey et ainsi la session d’aujourd’hui sera terminée.
– Ah, je me sens mieux. Je n’ai plus peur, vous êtes tellement bonne avec moi. Vous êtes le soleil qui illumine ma vie depuis que je suis ici.
– Jacques, vous allez me faire rougir.
– Je vous imagine d’une beauté resplendissante, vous êtes blonde ? Rousse ? Brune ?
– Jacques ! Vraiment vous me gênez et puis vous savez, vous êtes un patient. Je ne peux
pas !
– J’aurais aimé vous rencontrer dans d’autres circonstances, vous séduire et vous prendre,
là ! Ou bien là encore ! Dans toutes les positions, libre de tous tabous. Je vous aime.
– Jacqu… »

« – Nooon, pas «Lui» ! »

« – Jacquou ?
– Maryse ?
– Oui mon Jacquou doudou !
– Maryse, ma petite sœur, ma fille, mon petit cœur ! J’avais peur que l’autre ne vienne. Je suis si content de te voir.
– Mon roudoudou, tu me fais pas un bisou ?
– Dix, vingt, cent !
– Dis-moi Jacquou. Qu’est ce que tu lui as dit à la Perrin, elle était toute retournée ?
– Oh, ma douce, excuse moi mais ce n’est pas de ton âge.
– Rhooo ! C’est toujours pareil, vous les grands, vous croyez que les petit sont des imbéciles et qu’on ne peut rien comprendre !
– Je lui ai dit que je l’aime.
– Que tu l’aimes comme moi ?
– Euh, oui et non. Pas comme toi mon enfant, toi tu es ma surprise, ma fée, les étoiles de mes nuits.
– Ah ! Tu veux dire que tu l’aimes comment alors ?
– Comme un homme aime une femme. Tu vois, c’est très compliqué.
– Tu veux dire que tu voudrais lui faire des bisous partout ? J’ai vu le docteur Duprey en faire à une infirmière.
– Tu as vu quoi ?
– Le docteur et l’infirmière, dans le cagibi. Ça n’a pas duré longtemps, après c’est «Lui» qui est venu et l’infirmière a pleuré et hop, elle est partie et c’était un «Lui» à elle qui était là. Quand j’ai vu ça, je suis partie me cacher. J’ai peur de «Lui».
– Moi aussi. Ben ma petite fleur, tu ne devrais pas faire ça. Reste plutôt dans ta cachette quand le docteur entreprend des dames.
– Mais je m’ennuie dans ma cachette et puis je veux apprendre.
– Je t’aime Maryse, tu es mon bonbon, ma crème sur le gâteau.
– Jacquou ! Il voudrait venir, il dit qu’il a envie de toi ! Je suis trop petite, je ne peux pas le retenir. Je vais chercher le docteur !
– Oui ! Fais vite ! »

« – Jacques, nous allons interrompre la consultation pour aujourd’hui. Je suis fatigué. Nous reprendrons demain.
– Bien docteur. Docteur ?
– Oui ?
– Merci d’être venu.
– Oh ! Mais c’est tout naturel. Bonne nuit Jacques ! »

Le docteur Duprey travailla tard ce soir là.
Il travaillait à son étude sur ce cas si particulier, Jacques Dutrieux. Un cas exemplaire de personnalité unique résistant à la pharmacopée actuelle. L’aide aux Personnalités multiples avait pourtant fait ses preuves en maintes occasions. Un fou, un déviant, un mutant peut-être que le docteur se proposait de classer comme incurable et d’enfermer à vie.

« – Docteur ?
– Oui Maryse ?
– Je pourrai continuer à aller voir mon Jacquou roudoudou ?
– Peut-être ma petite, peut-être… »

FIN

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15 Commentaires

  1. John Peter B. dit :

    ah ah … passionnant !

  2. Patrick dit :

    Diaboliquement intelligent et redoutablement ironique donc drôle mais aussi perturbant.
    j’aime comment tu joues avec les codes de la folie !

    • tby dit :

      @Patrick
      Merci Patrick, je commencais à me faire du souci dans le genre : Ont-ils compris ?
      Je respire. La folie est elle une (des) maladies ou simplement le passage hors-norme ?
      Adolf Hitler et Georges W sont ils des fous ? Pourtant ce qu’ils accomplissent est fou. Les normes ont cette particularité singulière de changer en fonction des époques et des pays…

      Mais je suis le fou de qui ?
      Amitié
      Thierry

  3. dédé dit :

    Bonsoir Thierry,

    Lorsque la marginalité est mesurée par rapport au comportement de la majorité bien pensante, celui qui quitte le « moule » de la normalité, est très vite classé comme déséquilibré.
    L’auteur traite ce sujet délicat avec humour et gravité, où le malade devient incurable, puisqu’il subit une résistance irréversible aux médicaments. Il devient le mutant qu’il faut interner à vie. Une condamnation sans appel pour le malade.
    Amitié.
    dédé.

  4. lita.s dit :

    joli retournement !
    bravo monzami.
    bisous
    lita

  5. Yoro dit :

    J’aime le texte. On se surpprend à être un peu…fou.

  6. Odile dit :

    Une question :
     » Il est où cet institut ?  »
    j’hésite de savoir qui de Mlle Perrin ou de Maryse vais-je être ?
    Disn tu me conseillerais quoi .. mon Jacquou roudoudou ?
    rire
    bon mardi
    Odile

    • tby dit :

      @ Odile : Rire. Tu arrives ici sur LE thème qui me préoccupe. La perception de la réalité et son classement dans les normes. Les frontières entre réel, normal, folie sont floues, pire elles peuvent se déplacer. Fut un temps il était normal de penser qu’un borgne était prédisposé à devenir un grand shaman, en d’autres temps, il fut normal de se munir d’un baton et de battre un juif à mort, etc. En ce qui concerne l’humain, il serait plus raisonnable de penser qu’il n’y a pas de normes. Bonne journée. Thierry

  7. Odile dit :

    Etant une « Fée des méninges » à la base..lorsque je sens qu’il y a un gros noeud .. de papillon … qui « étrangle » … j’applique l’humour … qui a des vertus .. insoupçonnables …
    Bon après midi
    sourire
    Odile

  8. yannick dit :

    Salut thierry,
    en effet, qui peut se vanter d’être normal? qu’est-ce que la norme et qu’est-ce qu’être fou? autant de questions que tu proposes avec ce texte.
    comment on traite les fous dans une société en dit beaucoup sur cette société. malheureusement, de nos jours en France, l’heure est aux économies et on a décidé pour les prochaines années que le moins cher serait d’enfermer les fous. peu de gardiens, de hauts murs, et les fous seront bien gardés, pensent les autorités.
    malheureusement beaucoup de fous qui auraient pu vivre dehors grace aux systèmes de suivi de la maladie mis en place vont être enfermés. il ne fera pas bon être fou bientôt en France…
    de plus les médias se font l’écho de la peur du Schizophrène, cet être qu’il faudrait absolument enfermer pensent les braves gens.
    pour rester dans le sujet et pour en avoir discuté avec un psychothérapeute, on peut dire que les artistes ont des failles, plus ou moins grandes, dans leur personnalité. on peut donc considérer les artistes comme des gens un peu à part, des gens hors normes, des sortes de chamans des temps moderne…
    merci de continuer à interroger la réalité (ou les réalités) pour notre plus grand plaisir.
    au plaisir de te lire.
    amitié
    Yannick

    ps:Institut psychiatrique du « doux séjour », j’ai bien rigolé!!!

    • tby dit :

      @ Yannick : Mon fidèle lecteur, tu as bien compris où je voulais en venir. La folie est appréciée en fonction des normes de son époque. Ma mère fut envoyée en HP pour une tentative de suicide, les homosexuels pouvaient aussi y finir fut un temps. Bien des enfermés seraient bien plus heureux, utiles à la société et à leurs proches s’ils étaient parmi nous. Oui il y a des fous dangereux pour lesquels l’enfermement semble etre la seule solution possible, ceci devrait rester malgré tout la dernière solution. Merci de ton commentaire et à tout de suite. Amitié. Thierry

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